avril 20

Korrigans

Timothée s’éveilla dès l’aube tant il était excité, ce jour-là. En effet, l’oncle Boniface l’avait autorisé à laisser ses corvées de côté pour partir à la cueillette des champignons. Le hameau Saint Nicolas s’éveillait encore alors que le jeune garçon s’élançait déjà. Sa houppelande nouée en hâte flottait derrière lui et ses godillots frappaient avec allant la terre du chemin. En arrivant à la lisière du bois des Esseres, il ralentit pourtant le pas. Le calme et la majesté des hautes frondaisons l’intimidaient toujours un peu.

« Bonne Mère, veillez sur nous le long du chemin. »murmura-t-il en son fort intérieur.

Sur cette muette prière, il s’engagea sous les ramures, commençant à scruter les environs. Le jeune garçon tentait de deviner les petits dômes blancs ou bruns dissimulés au pied des grands arbres. Tout à sa recherche, il s’enfonçait de plus en plus loin dans les bois, s’écartant du chemin pour augmenter ses chances de trouver un bon coin à champignons. Au dessus de lui les oiseaux sautillaient en pépiant d’une branche à l’autre, les écureuils bondissaient tels des éclairs roux dans l’épais feuillage. La forêt s’animait lentement à mesure que le jour filtrait entre les frondaisons.

Au détour d’un fourré touffu, Timothée découvrit une vaste clairière parsemée de petits dômes couleur ivoire. Se jetant à genoux dans l’herbe rosée, il commença sa cueillette, enchanté de sa trouvaille. Son panier se garnissait rapidement et le jeune garçon salivait déjà en songeant aux délicieux plats qu’ils allaient préparer quand il aperçut à la limite de la clairière un gros bolet doré dans un cercle de plus petits champignons. Un éclair de gourmandise s’alluma dans son regard. Le petit se remit sur ses pieds et s’avança droit vers le cercle.

A l’instant où il franchissait l’anneau de dômes blancs encerclant le bolet, l’atmosphère du bois environnant changea : les oiseaux se turent, la lumière prit une teinte bleu sombre, les arbres se déformèrent, se courbant et s’entortillant pour former une masse plus dense. Un ricanement retentit, venu d’une branche basse à quelques pas du jeune garçon.

« Eh bien, qui voilà dans notre forêt ? » questionna une voix nasillarde.

Timothée eut un mouvement de surprise puis répondit :

« Je m’appelle Timothée. Je suis venu cueillir des champignons. »

« Et qui t’en a donné l’autorisation ? »

« Mon oncle Boniface. »

Un grand rire résonna sur les troncs distordus des alentours.

« Ton oncle Boniface ? Et quelle autorité a-t-il dans cette forêt ? »

Devant le silence du petit, la voix reprit :

« C’est bien ce qu’il me semblait ! Il n’en a aucune. Et pourtant, tu t’aventures chez nous et viens nous voler. Ce n’est pas très aimable, petit humain. »

A cet instant, une étrange créature, de la taille d’un enfant mais dotée de longs bras et jambes, se laissa tomber sur le sol.

« Méandrus Ternevent, pour ne pas te servir ! Maintenant que te voilà chez nous, il va te falloir laisser une compensation si tu veux repartir… »

« Un gnome ! Vous êtes un gnome ! » s’exclama Timothée en écarquillant les yeux.

« Pfft ! Gnome, lutin, korrigan, halfeling… Vous, les humains êtes si prompt à nommer les choses… »

Ternevent sautilla, fit une roue puis s’empara du panier que tenait le jeune garçon.

« Voyons voir ça… Mazette, quelle récolte ! Que comptes-tu faire avec tout ça ? »

« C’est pour agrémenter les plats du dimanche. » répondit le petit, vaguement inquiet.

Le gnome lui lança un regard perçant avant d’éclater d’un rire sardonique.

« Et que crois-tu que cela va te coûter ? »

« Je peux vous en laisser la moitié, si vous voulez. »

« Penses-tu que tu peux payer avec ce que tu as volé ? » fit Ternevent avec un sourire mauvais.

« Que voulez-vous en échange ? » demanda Timothée, de moins en mois rassuré.

« Ahahah ! Je te propose un jeu. Trouves la réponse à une énigme et je te laisse partir. Échoues et tu restes avec moi… »

Un frisson parcourut l’échine du jeune garçon. Il avait entendu plusieurs fois ce genre de contes à la veillée, ceux ou un humain croisait le chemin du petit peuple des forêt. Cela se terminait rarement bien. Malgré tout, il n’avait pas beaucoup de choix. S’il voulait rentrer chez lui, il devait relever le défi du gnome.

« D’accord. » accepta-t-il.

Ternevent fit alors une cabriole qui le vit atterrir sur le chapeau du bolet doré.

« Très bien, très bien… Mais attention, garçon ! Qui se dédit de sa parole en subira les conséquences ! »

Le korrigan croisa les jambes et se mit à se frotter le menton sans quitter le petit des yeux.

« Voyons, voyons… Le matin d’orient, doré comme un bon pain, le soir en occident, mon cœur se fait carmin. Qui suis-je ? »

Déconcerté par l’énigme, Timothée réfléchit quelques instants. Il n’avait pas l’habitude de jouer à ce genre de jeu. L’un de ses frères y serait bien plus doué.

« Alors ? » s’impatienta Ternevent.

« Laissez-moi une minute… Je connais la réponse. »

« Décide-toi vite, petit humain. Mes amis vont bientôt arriver. Et ils ne sont pas aussi indulgents que moi ! »

De moins en moins rassuré, Timothée se rapprocha de son panier tout en se glissant vers le bord du cerce de champignons. Le gnome l’observait du coin de l’œil en ricanant. Dans le fouillis de branches et de buissons alentours, des bruits et des ricanements commençaient à se faire entendre. Soudain, Ternevent bondit vers le jeune garçon.

« Tu crois que je ne vois pas ce que tu essais de faire ? Tu n’as pas répondu à ma devinette, alors maintenant tu es à moi ! » glapit-il en tentant d’attraper Timothée par la manche. Ce dernier fit un pas de coté, frôlant la limite du cercle et dit :

« Je n’ai pas encore donné de réponse… »

« Trop tard !; fit l’autre ; la lune va bientôt se lever. Cela signifie que tu es coincé ici ! »

Le jeune garçon frémit avant qu’une lumière de compréhension ne vienne éclairer son visage.

« Je sais ! C’est le soleil ! »

Ternevent qui allait le happer, s’arrêta. Un méchant sourire tordait son visage.

« Tu n’es pas aussi bête que tu le parais. Soit, tu as trouvé la réponse mais tu vas quand même rester ici… »

« Ah ça non ! » cria Timothée.

Et aussitôt, il fit un pas en arrière, sortant de l’anneau de petits dômes blancs. Alors, la forêt autour de lui reprit son apparence initiale, à une différence près : le jour tombait déjà. Empoignant son panier, le jeune garçon se mit à courir à travers les sous bois, cherchant le chemin qui l’avait mené là. Derrière lui, il entendit la voix de Ternevent et son ricanement sinistre :

« Tu nous échappes pour cette fois, mais tu reviendras ! Et alors, nous te tiendrons pour de bon. »

Après quelques minutes, le petit retrouva la terre de la route et fila à toute allure jusque chez lui. Il entendait encore le rire sardonique du korrigan résonner à ses oreilles ainsi que le bruit de ses pieds faisant des cabrioles.

Cette étrange journée et son souvenir peuplèrent pour un temps ses cauchemars et le poursuivirent longtemps, bien après qu’il fut devenu adulte et qu’il eut lui-même des enfants. Lorsque ceux-ci s’aventuraient dans la forêt, Timothée les mettait en garde :

« Ne vous écartez pas du chemin ! Et si vous voyez des champignons en cercle, courrez dans l’autre direction ! »



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Ecrit 20 avril 2016 par Damian dans la catégorie "Essais

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