juin 6

Memorabilis

La lune se levait, lanterne pâle et glacée dans le ciel d’hiver. Au loin hurlait un engoulevent, son cri angoissant incitant les dormeurs à resserrer leurs couvertures autour d’eux. Les branches d’arbres dénudées grinçaient au vent comme un sinistre signal.

Rassemblés devant une bonne flambée, la famille Daverne savourait une soupe chaude réchauffant leurs corps après une dure journée de labeur. Il y avait là Sequin, le père, Frosine, son épouse, Aglaé , l’aïeule et les trois enfants, Evrard, Ruon et Galvain. A leurs cotés se tenait la cousine Églantine, venue en visite pour quelques jours. Tous écoutaient le père conter comment il avait un jour roulé deux brigands cherchant à le dévaliser.

« Je les ai expédié à coups de sabots dans les ronces avant de les perdre dans le petit bois du Fauchard ! Et à ce que je sache, ils m’y cherchent encore ! »

« Chaque fois que tu nous racontes cette histoire, tu l’enjolive un peu plus, Sequin ! »

« Ah tais-toi, la mère ! » répliqua l’homme.

Et tous se mirent à éclater de rire alors que les parents se chamaillaient avec malice.

Un coup soudain frappé contre la porte les fit sursauter. Sequin fronça les sourcils et se leva, se dirigeant vers l’huis.

« Qui va là ? »lança-t-il.

Pour toute réponse, une nouvelle série de coups vint ébranler l’huis. L’homme saisit un bâton posé à coté de la porte avant de dégager la clenche et d’entrouvrir le battant. Dans la nuit glacée se tenait une silhouette humaine engoncée dans une cape dont le capuchon masquait son visage et les pans battaient au vent. Une main blanche et usée sortie de sous ce manteau se tendit vers Sequin, implorant une aumône. Le père n’était pas mauvais homme mais il demeurait près de ses sous. Aussi ouvrit-il un peu plus grand la porte en disant :

« Nous n’avons pas le sou pour un mendiant mais si tu connais quelque histoire, nous pouvons t’offrir un peu de soupe… »

La silhouette encapuchonnée hocha la tête et l’homme l’invita à entrer. Il tira un vieux tabouret près d’un coin de l’âtre et l’indiqua à l’inconnu. Ce dernier traversa la pièce silencieusement et s’assit sur le petit siège, la tête toujours inclinée vers le sol. Instinctivement, les enfants s’étaient rapprochés de leur mère à l’entrée de la silhouette. Églantine, quand à elle, s’écarta légèrement de la trajectoire suivie par l’arrivant avant d’aller saisir une écuelle et de la remplir de soupe. Sequin hochant la tête dans sa direction, la jeune fille tendit le bol fumant à l’encapuchonné. Celui-ci saisit le récipient de sa main blanche et le porta à sa bouche, les traits toujours dissimulés par sa capuche. Églantine se rassit sagement, à égale distance de la famille et de l’inconnu.

Lorsque ce dernier eut terminé sa soupe, il tendit l ‘écuelle vers la jeune fille qui s’en saisit et retourna la déposer sur la table. Elle avait vu du coin de l’œil le père faire un signe de tête négatif lorsqu’elle avait rapproché l’assiette de la marmite. Étouffant un bâillement, elle souhaita ensuite le bonsoir à tout le monde avant de rejoindre la chambre que les Daverne lui avaient préparé. Elle fit rapidement sa toilette avant de se glisser sous les draps, entendant au loin une voix rocailleuse commencer à conter.

Devant l’âtre, l’inconnu encapuchonné s’était en effet mis à parler.

« Ma rétribution pour ce bol de soupe sera donc une histoire. Aimez-vous les histoires à faire peur ? »

La famille ne pipant mot, il poursuivit :

« Mon histoire se passe dans un lointain royaume aujourd’hui oublié. Un soir de fête alors qu’ils faisaient bombance, une famille reçu la visite d’un lointain parent. Ce dernier ayant connu quelques déboires, il était sans le sou. En dernier recours, n’ayant plus que les nippes usées et déchirées qui le couvraient, il était venu mander l’aumône à ses cousins éloignés. Le maître de maison ne le reconnaissant pas, il fut fort mal reçu. On lui fit donner le bâton, on lui versa des seaux d’aisance dessus, le traita de tous les noms avant de le jeter dehors et de lui lâcher les chiens dessus. Le pauvre homme courut à en perdre haleine pour échapper aux limiers mais bientôt, il se trouva à bout de souffle et s’écroula dans un fossé. La meute ne mit pas longtemps à le trouver et le déchiqueta comme un vulgaire quartier de viande avant de laisser pourrir ce qu’elle ne dévora pas. Dans son dernier instant, l’homme maudit cette famille et réclama vengeance. Et contre toute attente, son appel fut entendu. Lorsque, au matin, les domestiques se levèrent pour ranger la maison après la fête de la veille, ils trouvèrent le maître de maison mort égorgé, la bouche remplie de pièces venant de son trésor. Sa femme avait été éventrée et jetée sur la table comme un morceau de gibier et ses enfants pendus aux tentures à l’aide des entrailles de leurs mère. Toute la salle était éclaboussée de sang alors que les chiens se régalaient encore de certains morceaux de chair arrachés aux cadavres. Les bêtes furent déclarées enragées et abattues. On leur mit sur le dos la mort de cette famille et l’histoire fut vite oubliée. Pourtant, quelques temps plus tard, la maison fut abandonnée par ses occupants sous prétexte que les spectres des défunts la hantait. Pendant ce temps, un équarrisseur d’un village proche s’installait dans une nouvelle maison grâce à une somme d’argent inespérée… »

L’inconnu se tût sur ces derniers mots, tous les regards encore tournés vers lui. Sequin suait à grosses gouttes depuis plusieurs minutes et s’était rapproché d’un buffet dans lequel il conservait les couteaux qu’il utilisait pour s’occuper des cochons l’hiver venu.

Dans la chambre, Églantine fut tirée de son sommeil en sursaut par d’affreux hurlements, des cris d’origine presque animale et des coups portés avec violence contre les meubles. Terrifiée, elle bondit hors de son lit et se glissa dans un recoin entre le lit et une commode en tremblant. La jeune fille resta blottie là jusqu’au matin, une fois que les cris eurent cessé depuis longtemps et que la porte de la maison laissée battante claqua avec violence contre son chambranle. A la lumière du jour, elle s’aventura péniblement jusque dans la grande salle, prête à fuir au moindre bruit. Et que croyez-vous qu’elle trouva ?

Sequin trônait cloué à son siège, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre, des écus enfoncés dans la bouche. Sa femme, la pauvre Frosine, était étendue sur la table, ses entrailles éclaboussant les murs et le sol de leur contenu. L’aïeule gisait toujours dans sa chaise, un crâne grimaçant échappé de la capuche du visiteur lui déchirant la gorge. Les trois enfants étaient pendus à une poutre, leurs langues gonflées dépassant des lèvres boursouflées de leurs petits visages congestionnés. La cape de l’inconnu s’étalait au sol, révélant une cage thoracique osseuse et blanchie par le temps. Tout autour étaient répandus les os qui constituaient son corps de son vivant.



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Ecrit 6 juin 2016 par Damian dans la catégorie "Essais

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