février 7

La colère

D’un geste rageur, Samuel envoya une créature contre le barbelé encerclant la zone. Il brisa les genoux de la seconde avant de lui broyer le crâne contre l’asphalte et passa ensuite à la suivante. Les mort-vivants n’étaient qu’un petit groupe, juste de quoi permettre à l’homme de passer ses nerfs. Et ce dernier avait plus que son comptant de colère à décharger.

La journée avait très mal commencée ; à peine Sam s’était-il extrait de sa couchette dans l’abri que déjà Craig lui cherchait des poux. Comme si les choses n’étaient pas assez catastrophiques.

A peine un peu plus vieux que lui, l’autre se croyait tellement supérieur. Il monologuait sans cesse, accusant les autres de tous ses maux et devant agressif si jamais on osait lui dire quelque chose. Non content de lui avoir pourri son enfance, voilà maintenant qu’il avait atterri dans le même refuge. Et, bien sûr, impossible de l’ignorer dans un espace si restreint.

Chaque jour, Sam rongeait son frein, supportant les laïus de l’autre sans rien dire. Plus d’une fois, il avait failli voir rouge mais s’était retenu par respect pour les autres occupants.

Mais ce jour-là, Craig l’avait cherché une fois de trop. Il avait osé revenir à la charge concernant l’état de santé de la sœur de Sam. Sois disant que celle-ci simulait sa faiblesse pour échapper au travail. Alors, les nerfs de l’homme avaient lâchés. Il avait expédié son poing droit dans la figure de l’autre, l’envoyant valser contre une cloison. Puis, pendant que Craig glapissait de colère, Sam avait enfilé son blouson, pris les clefs d’un véhicule et rejoint le groupe partant pour l’extérieur.

Loin de se dissiper, sa colère n’avait fait qu’augmenter par la suite. Le véhicule qui le transportait avec commencé par s’embourber dans une ornière puis était tombé en panne en pleine zone sauvage. Une partie de l’équipe était donc retournée à pieds vers le refuge pour trouver de quoi réparer pendant que l’autre gardait le pick-up.

C’est bien évidemment à ce moment-là qu’un groupe de zombies avait fait son apparition. Bien que rompus à ce genre de situations depuis que le monde avait sombré, le groupe n’avait pu retenir un frisson. Tout le monde savait qu’il suffisait d’une morsure pour devenir comme eux. Chacun avait donc empoigné un outil et se tenait prêt à affronter la menace.

L’assaut des créatures avait été comme d’habitude sauvage et désordonné. Les zombies avaient rapidement été maîtrisés puis neutralisés. Avisant un autre groupe un peu plus loin, Sam avait alors laissé sa colère éclater. Il s’était jeté sur eux, frappant les crânes, brisant les os à coups de manche de pioche, réduisant les mort-vivants en charpie. Une fois calmé, il se redressa, lissant le devant de son sweater avant de rejoindre les autres.

Personne ne fit de commentaire. Ce n’était pas la première fois que l’un d’eux laissait libre court à sa rage.Certains voyaient même cela comme salutaire.

Peu après, l’équipe partie chercher de quoi réparer revint et le groupe pu reprendre son périple.

Lorsqu’ils revinrent finalement au camp, Sam était attendu. Craig se tenait à quelques pas du hangar des véhicules, les poings serrés. A l’instant où Sam eut posé le pied par terre, l’autre se précipita sur lui. L’homme esquiva un premier coup avant de frapper un genou de son agresseur et de lui bloquer un bras dans le dos. Il le retint un moment, le voyant écumer de rage, se demandant s’il devait lui mettre une raclée pour que l’autre comprenne enfin qu’il n’était plus un petit garçon. Il lui plaqua alors la tête contre le plateau du pick-up et lui cracha :

« Pour qui tu te prends ? Tu crois que je vais encore te laisser longtemps terroriser tout le monde ? Tu ne vaux pas mieux que les zombies, Craig ! »

Sam ne croyait pas si bien dire. Dès qu’il l’eut relâché, il remarqua les yeux injectés de sang et la bave qui s’écoulait des lèvres de l’homme. Il eut alors un mouvement de recule que ce dernier mit à profit pour lui foncer dessus. Heureusement pour le jeune homme, quelqu’un d’autre avait vu la scène. Craig fut fauché par un lourd bâton avant d’avoir pu atteindre son but. Sous l’impact, une partie de sa mâchoire fut arrachée. Celle qui tenait l’arme ne lui laissa pas le temps de réagir. D’un ample mouvement, elle lui asséna un violent coup contre l’occiput, lui brisant le crâne et l’étendant pour le compte.

« Merci, Mine. » balbutia Sam en se relevant.

« De rien, frangin. Ça faisait un bout de temps que ça lui pendait au nez. Il a eut ce qu’il mérite. » dit la jeune femme qui tenait le bâton.

Elle imprima un mouvement sec à celui-ci pour en chasser les quelques débris qui s’y étaient accrochés puis fit un signe à son frère.

« Allez, on rentre. »

Catégorie : Histoires courtes | Commenter
décembre 25

Franval

D’un pas mesuré, Ida avançait le long du chemin menant à la métairie Franval. Elle tenait d’une main son panier empli de pain tout en maintenant son fichu sur sa tête de l’autre. Le vent soufflait fort en cette fin d’après-midi, annonçant l’imminence d’un orage. Les hommes et les bêtes dispersés dans les pâtures alentours l’avaient senti. Tous s’attelaient à regagner au plus vite qui les étables, qui la bâtisse de vieilles pierres pour s’abriter.

Mais Ida ne se pressait pas. Elle marchait de son même pas, celui qu’elle avait adopté depuis que son père l’avait faite entrer à la métairie « pour lui assurer un avenir » , avait-il dit. Cela lui avait surtout servi à lui, pour ne plus avoir à s’occuper d’une enfant dont la mère était morte en couches. Aussitôt que la petite avait été acceptée à la ferme, l’homme s’était volatilisé et n’avait plus jamais donné signe de vie.

Ida avait alors appris la dure vie de fille de ferme, son caractère s’affirmant à mesure que les travaux et les années l’endurcissaient. Elle devint une jeune femme robuste mais non dénuée de charme, ce que les divers garçons de ferme de la région ne tardèrent pas à lui faire constater. Rares étaient les jours où l’un d’eux n’essayait pas de l’entraîner dans le foin où de lui mettre la main aux fesses, cependant Ida avait vite appris à refroidir leurs ardeurs. Les tâches qui lui étaient confiées laissaient peu de temps au batifolage et, qui plus est, l’aïeule, ancienne maîtresse femme de la maisonnée, l’avait mise en garde contre les avances des mâles des environs.

— Ta fleur intacte est la seule chose précieuse que tu aies, ma fille. Ne va pas l’offrir à l’un de ces godelureaux contre de belles paroles. Il ne te resterait que tes yeux pour pleurer.

Aussi la jeune femme gardait les hommes à distance, se disant que lorsque le bon se présenterait, elle saurait le reconnaître.

Le vent faisait siffler les branches des grands pins entourant la propriété et, le temps qu’Ida atteigne la porte, il faisait déjà battre les volets contre la pierre épaisse des murs . La jeune femme passa la porte et déposa son panier de pain dans le cellier. Elle revint ensuite dans la pièce principale pour aider les autres occupants de la maison à barricader les fenêtres. Le ciel était devenu noir et laissait entendre un roulement sinistre dans le lointain. Dès que les lourds nuages rencontreraient la cime de la montagne, l’orage se déchaînerait. Déjà, les premiers éclairs fusaient ça et là. De petites esquilles de glace commençaient à tomber, éclaireuses de la grêle à venir.

Lorsque hommes et animaux furent tous rentrés, le contremaître ferma la porte et rabattit la lourde barre qui la maintiendrait en place pendant la tempête. Les occupants se rassemblèrent dans la salle principale, jetant de temps à autres un œil aux bêtes regroupées dans les étables adjacentes. Chacun tentait de s’occuper en attendant que l’orage passe : quelques hommes jouaient aux osselets devant la cheminée, certaines femmes avaient sorti leurs écheveaux de laine et reprenaient leur tricot pendant que d’autres s’affairaient à préparer le dîner.

L’orage grondait depuis un moment et les grêlons commençaient à résonner contre les volets quand un coup vint ébranler la solide porte en bois.

— Ouvrez ! Supplia une voix masculine; Je suis pâtre dans les environs mais n’ai pas pu trouver d’abris ! Laissez moi entrer avant que le ciel ne me fende le crâne !

Les habitants s’entre-regardèrent avant que l’homme le plus proche se décide à soulever la barre bloquant la porte et à l’entrouvrir. Un grand échalas dégingandé avec un chapeau fatigué sur la tête et sur les épaules une cape ayant connu des jours meilleurs, s’engouffra dans la pièce.

— Merci, beau messire, merci ! Dit-il à l’homme en lui secouant vigoureusement la main ; Sans vous j’étais perdu.

Puis il avisa les autres qui l’observaient tous d’un air circonspect.

— Je me nomme Job.  Dit-il avec un timide sourire, retirant prestement son chapeau et dévoilant des cheveux bruns hirsutes.

Ida se trouvait proche de la cheminée quand le jeune homme était entré et se retourna pour observer le nouveau venu. Quand son regard croisa les yeux verts du garçon, quelque chose se mit à vibrer en elle. Son cœur chavira l’espace d’un instant et la jeune femme crut se trouver mal. Elle se rattrapa à l’une des pierres saillantes constituant l’âtre en essayant de ne rien laisser paraître. Ce pâtre venu d’on ne savait où la chamboulait d’une façon qu’elle n’avait jamais connue jusque là.

Dehors, l’orage faisait toujours éclater sa colère. A chaque coup de tonnerre, la bâtisse était ébranlée et les animaux s’agitaient. La grêle frappait les murs et le sol avec régularité, faisant lever les yeux de certains hommes vers le toit de chaume. Ils devaient craindre que l’un des projectiles de glace ne vienne à percer la toiture. Enfin, après de longues minutes, la tourmente s’apaisa un peu. Le tonnerre et le vent n’avaient pas faiblis mais une lourde pluie était venue remplacer la grêle. La maisonnée laissa échapper un soupir de soulagement puis, le repas étant cuit, tout le monde s’attabla. Le pâtre fut installé à la table presque en face d’Ida, qui ne put s’empêcher de lui jeter des regards à la dérobée. Presque à chaque fois, il croisait son regard et lui répondait par un timide sourire. La jeune femme détournait alors rapidement les yeux, les joues rosissant légèrement.

Une fois le repas achevé, chacun s’assura que les portes et fenêtres étaient bien calfeutrées contre la tempête faisant rage puis tous se dirigèrent vers leurs couches. Le contremaître et son épouse s’installèrent dans le lit armoire qui leur était réservé pendant que les autres membres de la maison s’allongeaient sur leurs grabats de paille. Toujours troublée par la présence du pâtre, Ida voulut s’isoler en allant dormir dans l’étable. Elle se glissa dans un tas de foin un peu à l’écart, se laissant progressivement bercer par le souffle régulier des animaux rassemblés dans leur enclos.

Après quelques minutes, elle finit par s’assoupir, fatiguée par sa longue journée de labeur. Le grincement de la porte de l’étable lui fit entrouvrir les yeux à plusieurs reprises, alors que d’autres ouvriers agricoles et femmes de maison rejoignaient à leur tour l’amoncellement de paille pour y dormir. Un mouvement près d’elle la fit se retourner : allongé à coté d’elle, sa cape déployée sur lui en guise de couverture se tenait le pâtre, une expression confuse sur le visage.

— Je suis désolé de vous déranger, il n’y avait plus de place ailleurs. s’excusa-t-il.

Ida se contenta de hausser les épaules et de se tourner dos à l’homme, se pelotonnant de son mieux dans le foin pour conserver un peu de chaleur.

Au cours de la nuit, la température baissa sensiblement, forçant les animaux et les hommes à se rapprocher pour se tenir chaud. A force de frissonnements et de contorsions, Job et la jeune femme se trouvèrent bientôt dos à dos. Sentant cette dernière grelotter, le pâtre se retourna et passa un bras par dessus les épaules d’Ida pour la couvrir également de sa cape. Ce faisant, il lui frôla la poitrine, lui arrachant un sursaut qui la fit se coller involontairement encore plus à lui. La chaleur qui naquit en chacun d’eux à cet instant, en plus du trouble qui les saisit, les fit s’immobiliser aussitôt. Voulant se tourner, Ida effleura de la hanche une grosseur nouvellement apparue près du bas ventre de Job. Cela ne fit qu’augmenter son trouble et pourtant, elle ne s’éloigna pas autant de l’homme qu’elle l’aurait cru. Dans son ventre s’était embrasé un feu nouveau qui la poussait au contraire à se rapprocher du pâtre.

Elle éleva alors lentement une main vers le torse du jeune homme pour le toucher et sentit une chaleur intense irradiant dans tout le corps de celui-ci. Avant qu’ils ne réalisent vraiment ce qu’ils faisaient, les deux jeunes gens se retrouvèrent enlacés, échangeant tout d’abord de timides caresses puis s’aventurant à des frôlements plus audacieux. Bientôt, le feu qui couvait en eux brûla avec intensité et leurs échanges se firent bien plus charnels. Ils s’embrassaient maintenant à pleine bouche, gouttant à la chaleur et à la saveur de l’autre avec de moins en moins de retenue. Enfin, avec une certaine gaucherie empreinte de douceur, Job se glissa en elle, Ida l’accompagnant du mieux qu’elle le pouvait. Le feu se fit brasier, dévorant intensément les amants alors qu’ils s’unissaient dans le foin, au milieu de cette étable, dans cette nuit de tempête. Ida ressentit une légère douleur au commencement mais les vagues de plaisir qui la submergèrent ensuite lui firent bien vite oublier. Ils s’étreignirent avec force, se mêlant l’un à l’autre avec fougue pendant de longues minutes. Enfin, lorsque le plaisir atteignit son paroxysme, ils s’écroulèrent l’un contre l’autre, épuisés mais heureux. Job ne tarda pas à s’assoupir pendant qu’Ida reprenait peu à peu conscience de ce qui l’environnait. Une fois ses sens retrouvés, elle se blottit tout contre le torse de l’homme et s’endormit à sa tour dans une bienheureuse chaleur.

Lorsqu’ au matin elle s’éveilla, Job n’était plus à ses cotés. Ida se leva, les yeux encore bouffis de sommeil et fit sa toilette avant de rejoindre le reste de la maisonnée pour s’acquitter de ses tâches. La journée fila sans que la jeune femme trouve le temps de penser au beau pâtre. En plus des corvées dont chacun était déjà chargé, la tempête avait laissé dans son sillage de quoi occuper les métayers pour quelques temps.

Le soir venu, Job n’était toujours pas reparu. Ida regrettait un peu qu’il ne se soit pas manifesté mais les conseils de l’aïeule concernant les hommes lui revinrent en mémoire.

— Ne t’attends pas à ce qu’un homme comme ça reste bien longtemps chez toi, surtout s’il est beau. l’entendait-elle marmonner dans un coin de sa tête.

Aussi la jeune femme ne s’étonna pas de ne pas voir revenir le pâtre le jour suivant, ni les jours qui suivirent. Elle commençait à se faire une raison, n’ayant d’ailleurs que de rares minutes à accorder à ses états d’âme tant le surcroît de travail laissé par la tempête était important. Pourtant, quelques semaines après cette nuit d’orage, des événements nouveaux vinrent la lui remémorer. Depuis plusieurs jours, elle se réveillait nauséeuse, se sentait fatiguée et mangeait comme deux alors que la vue de certains aliments lui répugnait. Se demandant quelle maladie elle couvait, Ida demanda son avis à l’aïeule.

— Ma fille, ton beau pâtre t’a laissé un giton avant de s’envoler…

— Un giton ?

— Oui, ma petite. Le nouvel an passé, nous aurons un habitant de plus dans cette maison.

— Je vais avoir un enfant ?

La vieille acquiesça devant la surprise de la jeune femme. Elle lui parla ensuite des responsabilités qui lui incombaient maintenant — car chaque enfant est un cadeau du ciel . Les deux femmes échangèrent longuement devant l’âtre ce soir-là, la plus âgée partageant son expérience avec la plus jeune.

Les mois passèrent alors que le corps de la jeune femme s’arrondissait, révélant à tous la raison de ses indispositions. Chacun s’en accommoda, même si certains occupants se mirent à la regarder d’un œil torve. Ida ne fit pas attention à eux, les sachant de nature à médire sur les uns et les autres à la moindre occasion.

A la mi-automne, la jeune femme vit ses tâches diminuer et se mit à passer de longues heures devant l’âtre en compagnie de l’aïeule. La croissance de l’enfant l’épuisait de plus en plus, ne lui permettant plus d’assurer certaines de ses corvées.

Un soir d’octobre, un messager vint remettre un pli au contremaître de la maisonnée. Il lui déposa également une petite somme d’argent qui fut confiée à Ida.

— Ce sont les gages du pâtre. Il s’est rompu le cou en repartant d’ici mais son maître à su qu’il t’avait laissé la charge d’un enfant. Comme il n’a pas d’autre famille, l’homme a décidé de te laisser cette somme pour l’éducation du petit.

Adélaïde de Franceval parcourait à cheval les vastes étendues de la nouvelle propriété de sa famille quand elle était tombée sur la maison rustique aux murs éprouvés par le temps. La jeune femme avait aussitôt pris la décision d’en faire son — salon privilégié . Ici, au moins, serait-elle loin de la nouvelle épouse de son père. La — mégère , comme Adélaïde l’avait surnommée, ne s’aventurerait pour rien au monde loin du manoir où elle pouvait exercer son excès d’autorité à sa guise.

La jeune femme avait donc joué avec l’adoration que lui vouait son père pour le convaincre de faire remettre en état cette dépendance. L’homme ne pouvant rien refuser à sa fille, tant les traits de cette dernière étaient semblables à ceux de sa défunte mère, il engagea sur le champ des ouvriers.

— Le vingt février de l’an mil-sept-cent quatre-vingt.

Les travaux demandés par père sont enfin terminés. Je vais dès ce jour d’huis pouvoir m’installer dans mon — petit salon . La mégère ne pourra rien y faire. J’espère qu’elle va s’en étouffer de rage ! 

— Le vingt deux février.

Me voici à demeure ! Les ouvriers doivent encor achever quelques tâches de consolidation, d’après ce que dit père. Mais il était impensable pour moi de rester un instant de plus dans la même demeure que la mégère. Cette harpie n’a eu de cesse de me rendre folle ! Fort heureusement, ici je ne suis plus à la portée de ses griffes. Et de ses dents, qu’elle a si longues ! Je ne comprends pas ce que père lui trouve. Elle ne fait que dépenser pour acquérir des toilettes compliquées, des tournures encombrantes et organiser des dîners ennuyeux. J’espère que père s’apercevra bien vite des œillades qu’elle échange avec certains convives presque aussi jeunes que moi.

Mais cessons de parler d’elle. J’ai commencé à explorer ma petite dépendance pour m’y installer au mieux. Il me faut maintenant élaborer l’agencement des pièces. D’abord le petit salon, la salle de musique puis ma chambre et la salle d’eau. 

— Le dix mars.

Enfin, tous les aménagements sont terminés ! Quelle splendeur ! Plus d’une de mes amies en serait jalouse. Père n’a pas regardé à la dépense pour me faire plaisir. Les meubles, les tentures, les tapis, tout brille d’un bel éclat. Je sens que je vais me plaire ici. 

— Le douze mars.

Père est inquiet. En voulant consolider la structure du sous-sol, les ouvriers ont mis au jour une cavité dans laquelle ils ont retrouvé des restes humains. Père souhaiterait donc que je quitte immédiatement mon refuge pour réintégrer le domaine. Je le sais bien intentionné mais je ne vois pas en quoi quelques ossements pourraient me gêner. Il suffit de leur accorder la sépulture qu’ils méritent. 

— Le seize mars.

Je me suis aventurée en secret jusqu’à la petite alcôve murée où reposaient ce qu’il reste de l’inconnu. Visiblement, ils étaient deux car il y avait deux crânes. Je pense que l’un d’eux était un enfant.

Tout cela m’intrigue et m’horrifie à la fois. Qui a pu faire une chose pareille ? Emmurer deux êtres vivants comme cela ? Je vais demander à père si je peux étudier un peu l’histoire du domaine. Peut-être alors pourrai-je découvrir qui sont ces personnes. 

— Le deux avril.

La mégère a trouvé une nouvelle façon de me nuire. Elle a convaincu père qu’il était grand temps pour moi de trouver un époux ! Depuis, l’un et l’autre passent en revue leurs amis et les fils de bonnes familles des environs pour me marier ! C’est scandaleux! Il n’est pas question que j’épouse qui que ce soit ! L’amour n’a pas encore frappé à ma porte mais je suis certaine qu’il apparaîtra bientôt. La mégère n’a qu’à bien se tenir ! Je vais lui faire comprendre ma façon de penser ! Et tant pis si père me désapprouve ! 

— Le sept avril.

Un affreux rêve m’a tirée hors du sommeil cette nuit. J’ai vu une jeune femme battue et maltraitée par un homme plus âgé. Ce monstre frappait la paysanne sans aucune retenue. Il a fini par refermer ses mains autour du cou de la pauvre fille et s’est mis à serrer ! L’inconnue s’est débattue pendant de longues minutes avant de s’affaisser, inerte. J’ai alors entendu des pleurs. Dans le giron de la jeune femme, l’homme a découvert un enfançon, tout petit, tout fragile. J’ai alors vu ce démon prendre la tête du petit dans une de ses mains pour le faire taire. Les sanglots ont gagné en intensité avant de cesser brutalement. L’homme a alors traîné les deux corps dans un sombre réduit et commencé à empiler des pierres pour les cacher. Une fois son forfait accompli, il est remonté par des escaliers menant à une pièce ressemblant à mon rez-de-chaussée. Dans son poing fermé brillaient des pièces d’or. Un hurlement déchirant m’a alors projetée hors de mes songes. Il était si affreux que je me demande encore s’il venait de mon cauchemar ou s’il était réel… 

— Le seize avril.
La mégère a encore frappé. Je dois me rendre, sur son invitation, chez l’une de ses amies pour prendre le thé. J’imagine d’avance la scène… Peu après que nous serons installée, le fils, le cousin, le petit frère de cette dernière va apparaître. Il va ensuite discrètement commencer à me faire la cour pendant que les deux commères m’abreuveront avec force détails de son splendide curriculum. Quel joie ! Il n’en est pas question ! Je vais lutter avec la moindre de mes forces pour ne pas me soumettre aux caprices de mon infernale belle-mère ! 

— Le vingt avril.

Père s’est rangé à l’avis de la mégère ! Sans tenir compte de mon opinion, il a déjà pris des engagements avec la famille du jeune homme rencontré lors de ce fameux thé. Mais je ne veux pas épouser ce garçon ! J’aspire à autre chose que d’être une femme au foyer ! Je suis encore trop jeune pour ne m’occuper que d’élever mes enfants ! Mais la décision de père est prise. Si je veux échapper à cela, je ne vois qu’une solution : la fuite. N’ai-je donc d’autre choix que de jeter le déshonneur sur ma famille ? Je sais bien que non. Depuis que la mégère est entrée dans nos vies, elle n’a de cesse de me tourmenter. 

Délia referma le volume relié de cuir, interrompant sa lecture pour regarder le paysage défiler derrière la vitre du train l’emportant vers le nord.

La lettre accompagnant ce carnet relié l’avait prise au dépourvu, tout en lui apportant une bouffée d’oxygène. Le papier officiel venait d’un office notarial d’une petite ville perdue en pleine campagne. Son auteur lui faisait savoir qu’après de nombreuses recherches, il avait été établi qu’elle était l’unique descendante d’une petite vieille vivant recluse depuis plusieurs décennies. La vieille dame avait été récemment découverte sans vie dans son petit appartement, alors le notaire de famille s’était mis en quête des héritiers. La recluse avait mis de côté une belle somme d’argent et possédait les titres de propriété d’un domaine tombant à l’abandon. Délia étant la seule descendante retrouvée, elle allait donc hériter de tout cela.

Déposé dans le même coffre que le testament, le vieux carnet à reliure de cuir lui avait été adressé en même temps que la convocation pour venir toucher son héritage.

Tout cela était inespéré pour la jeune femme. Terminé, les petits boulots qu’elle peinait à garder très longtemps. Terminé la cage à lapin dans la friche industrielle. Terminées, les fins de mois difficiles, à tirer le diable par la queue. La somme d’argent amassée par l’aïeule était suffisamment rondelette pour lui permettre une certaine liberté. Et puis, avec un peu de chance, le domaine dont elle devenait propriétaire pourrait lui rapporter une belle somme sur le marché immobilier.

La seule chose qui l’intriguait était le lien de parenté entre elle et la défunte petite vieille. Mais après tout, elle avait eu des relations si distantes avec ses parents qu’elle connaissait très peu l’histoire de sa famille. Et puis, quel était le rapport avec le contenu de ce journal ?

Le carnet relié avait semble-t-il appartenu à une jeune fille de bonne famille. Au dos de la couverture un — D et un — F  stylisés avaient été frappés. Quelques touches de dorure s’accrochaient encore à cette signature malgré le temps.

Délia allait se replonger dans sa lecture quand elle entendit annoncer le nom de la gare où l’emmenait ce train. La jeune femme rassembla ses maigres effets, glissant le carnet dans sa besace en tissu qu’elle passa en bandoulière, avant de s’approcher de la sortie du wagon.

Sur les quais, un brouillard glacé lui coupa un instant le souffle, l’obligeant à rajuster sa veste et l’étole qu’elle portait autour du cou. Son éternel air d’adolescente trop vite montée en graine, ses cheveux en bataille et sa tenue alliant bottes de moto, jeans moulants et Perfecto dénotaient un peu avec l’ambiance villageoise du coin.

Transie par la fraîcheur, la jeune femme glissa les mains dans les poches de son blouson en cuir puis se mit en route pour l’adresse indiquée sur le courrier. Vue la taille réduite de cette ville, trouver l’office notarial ne devrait pas représenter une grande difficulté.

Arrêtant sa voiture devant une grille ayant connu des jours meilleurs, le jeune homme se tourna vers Délia.

—Vous êtes certaine de vouloir vous aventurer là toute seule ? Je peux encore vous accompagner, vous savez…

—Merci. Je suis une grande fille. Je préfère me familiariser seule avec les lieux.

Elle surprit alors une lueur de désappointement dans le regard du notaire. De nombreux indices au cours de l’entretien qu’ils avaient eu plus tôt lui avaient mis la puce à l’oreille, cependant cet éclair fugace lui confirma qu’elle ne le laissait pas indifférent. Mais son caractère plutôt rebelle et indépendant s’accorderait assez mal avec celui plus calme et posé de l’homme.

Se glissant hors du véhicule, la jeune femme adressa un vague signe de la main au conducteur puis se dirigea vers l’entrée de son nouveau domaine. Elle passa la grille rouillée et s’avança sur le chemin criblé d’ornières menant au bâtiment principal.

Lorsqu’elle constata l’état de délabrement des lieux, elle comprit assez vite pourquoi son ancienne propriétaire n’y vivait plus : une grande partie du toit s’était effondrée, laissant la plupart des pièces à ciel ouvert. L’absence de réparations ainsi que les intempéries avaient transformé ce qui devait être jadis une superbe propriété en une ruine insalubre.

—Pas la peine de songer à rénover ça ! Pensa Délia.

Tout le contenu de son héritage n’y suffirait pas ; elle en ressortirait plus perdante que gagnante.

Poussant un soupir, Délia se détourna de cet affligeant spectacle et s’apprêta à rebrousser chemin lorsqu’elle aperçut une forme sombre et rectangulaire. Un autre corps de bâtiment se devinait entre les troncs et les branches de la forêt de résineux couvrant cette partie du domaine.

Poussée par la curiosité, la jeune femme s’engagea sur la légère pente, montant entre les larges fûts des sapins pour se rapprocher de cette mystérieuse maison. Délia progressa lentement, l’inclinaison du sol s’accentuant à mesure qu’elle s’éloignait de la plaine.

Enfin, après une quarantaine de minutes de marche, la nouvelle héritière atteignit son but : elle déboucha sur un plateau créant une trouée à travers les frondaisons, occupé en son centre par une vieille et solide bâtisse. Dans le soleil couchant, Délia découvrit un superbe panorama où des sommets enneigés venaient frôler le ciel. Le seul environnement direct était occupé par la forêt, le vaste plateau et la plaine en contre-bas. La vue était à couper le souffle.

A mesure que la lumière déclinait, la température baissait également. Un frisson saisit la jeune femme qui se dirigea alors vers l’entrée de la maison. Une solide porte en bois en barrait l’accès mais, parmi les éléments que le notaire avait remis à Délia se trouvait une lourde clef. La demoiselle introduisit cette dernière dans la serrure et fit jouer le penne. Le battant grinça un peu sur ses gonds puis s’ouvrit, révélant une large pièce plongée dans l’obscurité. Cet espace, inoccupé depuis longtemps sentait un peu la poussière mais avait visiblement été épargné par l’humidité de l’air extérieur.

Délia se glissa dans le bâtiment et referma l’huis derrière elle. A tâtons, elle fit le tour de la pièce, sentant sous ses doigts se succéder divers matériaux. Bientôt, elle découvrit une vaste cheminée en pierres avec, dans un coin, un stock de bois et de vieux journaux. La jeune femme chiffonna quelques feuilles, empila quatre bûches par dessus et sortit son briquet pour allumer un feu. Elle l’attisa ensuite longuement pour être sûre qu’il ne s’étouffe pas. Les flammèches léchèrent lentement le bois qui finit par s’embraser. Petit à petit, l’obscurité battit en retraite à mesure que la flambée répandait chaleur et lumière dans la pièce.

Le jour disparaissant très vite à l’extérieur, Délia conclut qu’elle devrait certainement passer la nuit dans la vieille maison. Curieusement, cela ne l’incommoda pas ; elle se sentait à son aise entre ces vieux murs de pierre. Un sentiment nouveau l’envahissait; elle avait presque l’impression d’être — chez elle  alors qu’elle avait toujours eu du mal à se fixer.

La chaleur du feu ayant progressivement chassé l’engourdissement provoqué par le froid, la jeune femme décida d’explorer un peu la bâtisse. Sur une large table trônant au centre de la salle, elle découvrit une lampe contenant encore du pétrole. Elle approcha une brindille enflammée du chanvre qui s’embrasa comme s’il n’avait attendu que cela. Réglant l’intensité de la flamme pour ne pas que la mèche se consume trop vite, Délia éleva la lampe pour éclairer un peu plus les lieux.

Deux portes donnaient sur des dépendances et un large escalier montait jusqu’au palier supérieur. La jeune femme gravit les marches pour explorer le premier étage.

Elle trouva deux chambres ainsi qu’un petit salon, encore meublés. — Dans l’une des chambres, ouvrant une armoire, elle reçut dans ses bras plusieurs draps qui lui permirent de se préparer un couchage confortable.  La cheminée de la pièce principale devait avoir un conduit passant par chacune des pièces car la chaleur du feu commençait à se répandre dans toute la maison.

Son exploration sommaire achevée et sa couche prête à l’accueillir lorsqu’elle serait épuisée. Délia rejoignit le rez-de-chaussée, rapprocha de l’âtre un confortable fauteuil et s’y installa. Elle se souvint alors du journal relié glissé dans sa besace et le sortit pour poursuivre sa lecture à la lumière du feu.

— Le vingt deux avril.

L’étrange rêve est revenu cette nuit. Peut-être est-ce la tension nerveuse due à la mégère et ses plans ? Je dois me garder d’en parler à quiconque si je ne veux pas finir qualifiée d’hystérique et enfermée. J’ai la certitude que, si son projet de mariage n’aboutit pas, cette harpie cherchera un autre moyen de me nuire. Il n’est pas nécessaire que je lui fournisse quoi que ce soit qui puisse servir ses machiavéliques desseins.

Mais revenons au songe. J’ai revu l’horrible scène de l’agonie de cette femme, cet immonde assassinat commis par un inconnu… j’en ai encore le cœur palpitant et le ventre noué. Il y avait plus, cette fois-ci : je crois avoir reconnu une partie du rez-de-chaussée par l’entrebâillement de la trappe où menait l’escalier. Cet affreux événement aurait donc bien eu lieu ici-même ? La curiosité me pousse à explorer plus avant la maison et ses fondations ; qui sait si je n’y trouverai pas plus de choses que les seuls ossements de cette malheureuse et de son enfant ? 

— Le vingt trois avril.

C’en est trop ! Père et sa mégère m’imposent leur projet de mariage ! Le gentilhomme est venu faire sa demande en bonne et due forme. Personne n’a pris en compte mon opinion, non plus que mon refus ! Ma décision est donc prise : cette nuit, je quitte le domaine !

Je vais m’aventurer dans le sous-sol de mon refuge pour y rassembler quelques affaires puis, à la nuit tombée, je partirai ! Je doute que l’on s’aperçoive de ma disparition avant le matin et, dès lors, je serai déjà loin !

J’ai préparé une lettre pour père lui expliquant ma conduite et l’implorant de pardonner le déshonneur que ma fuite va lui imposer. Je gage qu’il finira par comprendre. Avant que cette mégère ne lui ait extorqué toute sa fortune et consumé les années qu’il lui reste, j’espère… 

Le journal s’arrêtait là. Songeuse, Délia referma le volume en cuir. La chaleur du feu aidant, la jeune femme commençait à s’assoupir. Ses paupières s’alourdissaient de plus en plus et bientôt ses yeux se fermèrent.

Un souffle froid la tira du sommeil quelques heures plus tard. La jeune femme avait eu l’impression de sentir une main glacée lui effleurer la nuque. Pourtant le feu brûlait toujours dans l’âtre, sa chaleur enveloppant l’espace où elle s’était installée. Clignant des yeux, la brunette observa la pièce plongée dans l’obscurité.

Soudain, un courant d’air venu de nulle part fit danser les flammes dans la cheminée. La porte donnant sur une réserve située à l’opposé de la jeune femme claqua contre le mur en s’ouvrant brusquement. La température tomba brutalement dans la pièce, faisant frisonner Délia toujours lovée dans son fauteuil. Sursautant, elle se retourna vers l’huis béant, le cœur battant. Dans la pénombre, une silhouette éthérée se dessinait sur le seuil de la pièce.

La jeune femme fit un bond en arrière depuis son siège, heurtant du talon le bord de l’âtre. La silhouette recula dans l’ombre de la réserve en flottant, laissant une traînée lumineuse qui s’évanouit presque instantanément.

Incrédule, Délia saisit la première arme potentielle qui se trouvait là : un vieux tisonnier rouillé. Elle s’empara ensuite de la lampe posée sur la table et se lança à la poursuite l’apparition. La brunette eut juste le temps de la voir disparaître à travers le plancher de la resserre lorsqu’elle pénétra à sa suite dans la salle obscure. Brandissant la lanterne, la jeune femme examina la pièce à la recherche d’une issue dissimulée dans le sol.

A force d’investigations, elle découvrit une rainure entre deux lames de plancher. Se servant du tisonnier comme d’un levier, elle dégagea bientôt une antique trappe qui grinça sur ses gonds oxydés. Lorsque Délia souleva cette dernière, un nuage de vieille poussière sortit du trou béant, manquant de peu l’étouffer. La jeune femme recula pour retrouver son souffle puis, dirigeant la lampe vers l’ouverture, vit un archaïque escalier de meunier qui descendait dans les ténèbres.

Hésitante, elle se glissa au bord de la trappe, posant les pieds sur la première marche. Quelques peurs enfantines ressurgirent dans sa mémoire, ranimées par la profonde obscurité de cette cave. D’un geste imaginaire, Délia les chassa de ses pensés et s’engagea dans l’escalier branlant.

Après quelques marches, elle atteignit un sol de terre sèche. La pièce rectangulaire baignait dans la nuit, sans rien révéler de particulier. A pas mesurés, la jeune femme avança, sa lanterne perçant avec difficulté les ombres environnantes.

Alors qu’elle avançait son pied sur une planche grinçante, l’apparition surgit à quelques centimètres de son visage. Le spectre, les traits déformés par la terreur, se jeta droit sur la brunette qui bondit en arrière en hurlant ; fort heureusement la forme la traversa sans lui faire le moindre mal. S’emmêlant les pieds, Délia chuta et vint atterrir lourdement sur son postérieur. Dans sa panique, elle avait lâché sa lampe qui heurta alors les planches pourries avant de les traverser. Le faisceau décrivit ensuite une spirale avant de tomber dans les profondeurs d’un puits dissimulé. Cela avait été moins une ! Si la silhouette n’était pas brusquement apparue devant elle, c’est la jeune femme qui serait passée au travers!

Le cœur battant à tout rompre, Délia se redressa et rejoignit à tâtons le pied du vieil escalier. Elle le gravit aussi vite qu’elle pût, se précipitant hors de la réserve pour rejoindre la relative sécurité de la pièce principale et la chaleur de l’âtre.

Une fois que les battements de son cœur eurent retrouvé un rythme plus normal, la brunette épousseta ses vêtements couverts de poussière et de terre brune puis se blottit dans son fauteuil, les mains crispées sur le tisonnier qu’elle n’avait pas lâché. Elle passa le reste de la nuit ainsi prostrée, scrutant les ombres du regard, attendant que la lumière du soleil vienne éclairer la pièce et chasser le souvenir de cet affreux cauchemar.

De longues heures défilèrent avant que les premiers rayons ne viennent caresser la pierre froide des murs. Malgré son effroi, Délia avait plusieurs fois papilloté des yeux et manqué de s’assoupir. Seule la crainte de voir apparaître d’autres spectres l’avaient maintenue éveillée.

La présence de ces apparitions autour d’elle ne s’était plus manifestée depuis son adolescence, période à laquelle elle avait décidé de se fermer à toutes ces choses que les adultes ne comprenaient pas.

Lorsque la lueur de l’aube apparut enfin, la jeune femme sortit de sa prostration et se leva. Elle passa dans la troisième pièce du rez-de-chaussée et découvrit une cuisine, tout comme elle l’espérait. S’emparant d’une cafetière cabossée, elle la passa sous l’eau pour la dépoussiérer avant de la remplir et de la mettre à chauffer sur la vieille cuisinière trônant dans la pièce. Trouvant une boite en fer blanc étiquetée — Café , elle en souleva le couvercle pour en contrôler le contenu. L’odeur d’arabica lui chatouilla délicieusement les narines. La brunette en versa une dose généreuse dans le récipient, impatiente de chasser les dernières traces de cette éprouvante nuit.

L’amertume de la boisson sortit bientôt la jeune femme de son apathie. Elle s’étira ensuite lentement, déliant ainsi ses membres ankylosés par cette nuit de veille inconfortable. Ses étirements terminés, Délia parcourut la maison en ouvrant chaque fenêtre, renouvelant ainsi l’air qui sentait un peu le renfermé.

Au dehors, la forêt environnante s’éveillait doucement : l’épaisse futaie baignait encore dans la brume alors que le soleil s’élevait sans hâte au dessus des sommets.

Délia s’était maintenant mise à fouiller la bâtisse pour trouver des explications au phénomène qu’elle avait vécu au cours de la nuit. Après avoir passé en revue les quelques documents que lui avait laissé le notaire, elle explora chaque pièce pour y déceler un indice. La brunette se garda cependant de redescendre dans les sous-sols, préférant avant de le faire, épuiser toutes les autres options. En outre, elle ne souhaitait pas retourner dans cette cave sans un équipement adapté : une échelle pliante, une corde et un baudrier, ainsi qu’une lampe frontale qu’elle ne risquait pas de laisser échapper.

En milieu de matinée, ses investigations n’ayant pour l’heure pas porté leurs fruits, un tiraillement dans l’estomac de la brunette l’incita à les interrompre; n’ayant rien mangé depuis la veille, la faim commençait à lui tenailler le ventre. Elle cessa donc ses recherches pour trouver de quoi se sustenter. Malheureusement, les maigres provisions de l’ancienne propriétaire ne lui avaient pas survécu ; les rares denrées que la jeune femme découvrit étaient toutes périmées voir avariées. Aussi cette dernière se décida-t-elle à redescendre jusqu’au village pour faire quelques achats. Elle en profiterait par la même occasion pour retourner voir le notaire et lui demander de plus amples informations.

Dès qu’il sut que Délia était dans sa salle d’attente, le notaire la fit entrer dans son bureau toutes affaires cessantes.

  • Laissez-moi deviner : vous refusez les titres de propriété du domaine et vous êtes venue pour faire le nécessaire… Soupira-t-il.
  • Pas du tout. J’aimerais en fait en savoir plus sur son histoire.

Le jeune homme écarquilla les yeux de surprise.

  • C’est vrai ? Vous ne comptez pas repartir ?
  • Puisque je viens de vous le dire !
  • Ah mais c’est formidable ! J’ai cru qu’encore une fois, j’allais me retrouver avec la propriété sur les bras… de précédents héritiers sont venus puis repartis tout aussi vite…
  • Vraiment ? Je croyais être l’unique héritière ?
  • La seule n’ayant pas encore été contactée, pour tout vous dire… les autres ont tous refusé l’héritage…
  • Et pour quelle raison ?
  • Ils n’ont pas jugé utile de m’en informer. Mais avec la peur que j’ai pu percevoir dans leurs regards quand ils revenaient, je suppose que la propriété est hantée ou quelque chose du genre…
  • C’est fréquent dans votre profession, ce type de réaction ?
  • Plus fréquent que vous pouvez l’imaginer. Mais en quoi puis-je vous être utile, alors ?

La jolie brune sortit le carnet en cuir de sa besace et le tendit au notaire.

  • J’ai besoin d’en savoir plus sur l’histoire de la vieille maison. Je pense que les informations contenues dans ce carnet pourront être utiles.

Le notaire saisit le volume et commença à l’examiner.

  • Vous voulez connaître sa valeur marchande ?
  • Non, pas du tout. Je crois qu’il y a des initiales ou un genre de blason imprimé dans le cuir de la couverture.
  • Oui, je vois ça.

Les jeunes gens passèrent une bonne partie de la matinée à faire des recherches sur les propriétaires successifs du domaine avant de trouver quelque chose. Une historienne s’était intéressée il y avait quelques années à certaines propriétés du village et notamment à celle-ci.

Au dix-huitième siècle, elle avait appartenu au marquis de Franceval, l’un des derniers nobles ayant vécu dans le secteur. Un destin tragique lui avait été épargné, cependant le domaine n’avait pas eu la même chance, subissant de multiples pillages durant la Révolution.

Dans la biographie succincte de l’homme, il était fait mention d’une fille, Adélaïde, disparue subitement l’année de ses dix-neuf ans. Visiblement, le marquis ne s’était pas remis de cet événement. Il avait succombé à une crise d’apoplexie foudroyante à l’automne de la même année.

Par la suite, le domaine était revenu à sa veuve jusqu’à ce que les horreurs de la Révolution l’emportent dans ses tourments. La propriété principale avait été incendiée à cette période et jamais vraiment restaurée par la suite, les héritiers potentiels n’ayant pas eu les moyens financiers pour le faire.

Lorsque Délia prit connaissance de la disparition d’Adélaïde, les choses se firent soudain plus claires. Elle remercia le notaire, récupéra le journal puis prit congé, non sans que le jeune homme lui eut arraché la promesse de prendre un café en sa compagnie. Il souhaitait savoir quelle était l’énigme entourant le domaine qui avait finalement pu retenir la jeune femme.

Légèrement à contrecœur, cette dernière céda ; finalement, l’intérêt que lui portait ce garçon ne lui déplaisait pas. Elle fit ensuite quelques emplettes en ville avant de regagner sa propriété, prête à percer le mystère de la nuit précédente.

Lorsque les ombres commencèrent à prendre possession de la demeure, Délia s’équipa : elle passa le baudrier et ajusta la frontale sur sa tête. Fin prête, elle se dirigea vers la resserre et sa trappe dissimulée.

Allumant sa lampe, la brunette souleva le battant en bois avant de s’engager sur l’escalier branlant. Parvenue au pied de celui-ci, elle braqua le faisceau lumineux de sa frontale vers le puits autour duquel elle avait installé trépied et cordes. Elle arrima son baudrier à l’une d’elles, en testa la solidité puis se lança au dessus de la bouche de ténèbres. Restant un instant suspendue dans le vide, elle déclencha bientôt le mécanisme qui lui permettrait de descendre.

Sa plongée dans l’obscurité dura de longues minutes, attestant la profondeur vertigineuse du puits. Enfin, ses bottes entrèrent bientôt en contact avec un sol légèrement vaseux mais stable. La jeune femme laissa encore filer un peu de corde pour se donner de l’aisance dans ses mouvements avant de commencer à explorer la cavité.

Le puits circulaire faisait environ deux mètres cinquante de diamètre et ses murs comportaient encore quelques vestiges de supports en bois. La pierre rugueuse des parois était par endroits usée et couverte de mousse.

Un craquement sous le pied de la jeune femme l’incita à baisser le regard. Là, dans le fond fangeux de ce puits oublié, à demi pris dans la glaise, Délia découvrit l’orbite vide d’un crane qui la regardait. Un cri d’effroi lui échappa, venant rebondir contre les parois du boyau obscur.

Le cœur battant, elle fit plusieurs pas de coté, s’assurant ainsi qu’elle n’écrasait pas sans le vouloir d’autres os. Les mouvements erratiques du faisceau de sa lampe mirent plusieurs fois en lumière cinq légers sillons dans la rocaille, à proximité directe de ce qu’il restait de la main du défunt. Déduisant facilement l’origine de ces marques, la brunette horrifiée, hoqueta. L’air lui manquait soudain; elle ne pouvait rester plus longtemps dans cette tombe.

D’une main tremblante, Délia s’empara de la corde puis enclencha le mécanisme qui lui permettrait de se hisser hors du puits. Lentement, elle commença à s’élever, ses bottes se libérant de la couche de glaise produisant un écœurant bruit de succion. La jeune femme s’aidant de ses pieds, prit appui sur la pierre pour faciliter sa remontée.

A mi-chemin du sommet, la lumière de sa frontale accrocha un éclat brillant. La demoiselle interrompit son ascension pour examiner son origine et découvrit une chaîne brisée ornée de son pendentif suspendue aux restes d’une poutre. Elle se saisit alors du bijou puis reprit son escalade, impatiente d’atteindre l’extrémité du goulet et de retrouver un air plus respirable.

Une fois parvenue au sommet, Délia se débarrassa de son baudrier et grimpa rapidement l’antique escalier avant de refermer la trappe, frissonnante. Sa macabre découverte l’avait transie jusqu’à la moelle. Elle passa par conséquent dans la pièce principale, raviva le feu avant d’aller chercher un plaid ainsi qu’un oreiller à l’étage puis se blottit dans le fauteuil au coin de la cheminée.

Une fois bien installée et goûtant la réconfortante chaleur de l’âtre, la jolie brune fit jouer dans la clarté automnale de la flambée le pendentif qu’elle avait découvert. Elle étudia un moment le bijou avant de sentir la fatigue l’emporter ; l’intensité des événements de ces deux derniers jours l’avait épuisée. Aussi s’endormit-elle bien vite, ses pensés se mêlant aux songes naissants dans son esprit.

Alors que le jour se levait paisiblement, un coup frappé à la porte de la demeure la tira du sommeil que rien n’était venu troubler.

Repoussant le plaid qui la couvrait, la jeune femme s’étira et jeta un rapide coup d’oeil à son apparence dans le reflet d’une vitre ; bien que peu sociable, Délia ne s’autorisait pas à laisser quelqu’un d’extérieur la surprendre au saut du lit, le visage encore chiffonné par la fatigue. Fort heureusement, cette nuit tranquille lui avait permis de retrouver un peu de sa fraîcheur.

En deux pas, la jolie brune fut sur le seuil et ouvrit le battant. Elle découvrit alors face à elle le notaire tenant dans une main un sachet dégageant une délicieuse odeur de viennoiseries. Surpris par la soudaine apparition de la demoiselle et alors qu’il allait frapper de nouveau, ce dernier laissa retomber son bras, un sourire légèrement niais collé sur le visage.

  • B… Bonjour, bafouilla-t-il. Je vous ai apporté quelques douceurs pour accompagner le café.

Délia s’effaça pour inviter le jeune homme à entrer, lui indiquant d’un geste léger la table massive occupant le centre de la pièce.

  • Bonjour, monsieur ; dit-elle d’une voix douce.
  • Loïc… Appelez-moi Loïc.

Une ébauche de sourire sur le visage de la jolie brune conforta le jeune homme dans son attitude.

Les deux jeunes gens s’attablèrent après que cette dernière soit allée leur préparer du café. Ils ne discutèrent dans un premier temps de rien de précis puis, les banalités épuisées, ils revinrent bien vite sur les recherches de la jeune femme. Celle-ci lui confia avoir trouvé des restes humains dans le puits dissimulé sous la maison et lui tendit le médaillon, le sortant d’une poche de son jean.

Le bijou fascina totalement le jeune homme ; il l’étudia sous toutes les coutures, le tournant et le retournant dans sa main, laissant la lumière jouer sur sa surface. En voulant le débarrasser de quelques traces d’oxydation, il enclencha par mégarde un mécanisme dissimulé qui fit pivoter le dos du pendentif. A l’intérieur, les jeunes gens découvrirent une petite estampe pâlichonne accompagnée d’une mèche de cheveux bruns. Sous le petit portrait représentant une belle jeune femme était tracé en douces arabesques un prénom : — Ophélie .

  • C’est étrange… sous une certaine lumière, ce portait vous ressemble de façon troublante, mademoiselle. Dit Loïc.
  • Appelez-moi donc Délia.

Elle baissa ensuite la tête, songeuse, puis reprit :

  • En effet. Mais je n’ai, à ma connaissance, aucune Ophélie dans mon arbre généalogique.
  • Alors je sais où nous devrions nous rendre pour savoir qui elle était.

Le notaire mentionna alors qu’un département d’archives avait été adjoint à la bibliothèque de la ville voisine. De très nombreux documents et registres y avaient été transférés pour conservation. C’est grâce à ce lieu qu’avait progressé l’historienne amatrice dont ils avaient parcouru les conclusions concernant le domaine.

D’un commun accord, ils décidèrent de s’y rendre pour poursuivre leurs recherches.

  • Dès que nous aurons découvert le fin mot de l’histoire, je ferai correctement mettre en terre les ossements que j’ai trouvé cette nuit.
  • Et ensuite ? Tu repartiras ? Demanda Loïc

Délia resta un instant sans répondre, consciente du fait que le jeune homme attendait visiblement beaucoup de ce qu’elle allait dire. Son passage du vouvoiement au tutoiement en disait long.

  • Je ne sais pas encore…mais je ne crois pas que je partirai, non. Je me sens bien, ici ; acheva-t-elle.

Sur ces mots, elle détourna le regard pour ne pas laisser voir le trouble qui l’envahissait. La jolie brune n’avait jamais vraiment connu de lieu ni de personne à qui elle s’était attachée. Pourtant, cette maison isolée, environnée de nature et ce jeune homme semblant si ordinaire l’avaient conquise en quelques jours à peine. Elle se voyait maintenant assez facilement installée ici, à couler des jours paisibles aux côtés de Loïc.

Secouant la tête pour échapper à ses rêveries, la jeune femme se leva pour rassembler ses affaires et se redonner une contenance. Pendant ce temps, le notaire, lui aussi plongé dans ses pensés, avait terminé son café.

  • Allons-y ! S’exclama Délia une fois ses préparatifs terminés.

Loïc bondit alors sur ses pieds et lui tint galamment la porte pendant qu’elle sortait. La brunette fit mine de ne rien remarquer mais une ébauche de sourire passa sur ses lèvres. Décidément, le notaire s’était lui aussi très vite attaché à elle.

Bien qu’ils ne firent qu’échanger quelques banalités durant le trajet, plusieurs petites attentions trahirent encore les sentiments du jeune homme. Et plus ces petits détails et ces légères maladresses sautaient aux yeux de la jolie brune, plus elle se sentait séduite.

Après plusieurs heures de recherche et l’aide d’une archiviste, les jeunes gens avaient finalement réussi à reconstituer une grande partie du puzzle que constituait l’histoire du domaine. L’époque qui les intéressait s’était fixée sur la période prérévolutionnaire de la région. Et grâce à l’ingéniosité de plusieurs personnages ayant permis la conservation de documents à travers le temps, Délia et le notaire avaient finalement eu entre les mains les minutes de la confession de la marquise de Franceval.

— Le vingt-deux Frimaire an I

Les ci-devant citoyens Varmons et Caboulet, juges de la Révolution ont reçu ce jour les aveux de la citoyenne Jeanne Frocet, dite marquise de Franceval.

La citoyenne a confessé s’être emparée du domaine Franval, propriété inaliénable du Peuple de France, par le biais de fourberie et d’assassinat.

Elle écarta de la succession du domaine sa bru, la défunte citoyenne Adélaïde Nioret, fille d’Alexandre Nioret, marquis de Franceval, en la poussant dans un vieux puisard présent sur la propriété et l’y laissa agoniser.

La citoyenne Frocet avoue aussi avoir empoisonné son époux, le susnommé Alexandre Nioret, pour garantir sa tranquillité !

Devant les chefs d’accusation retenus de complot contre le peuple et d’assassinat, la citoyenne a reconnu les faits et la cour l’a déclarée coupable.

Son châtiment sera donc la hache du bourreau.

Attestation de justice contre-signée par toutes les parties.

Le Peuple triomphera de la royauté ! Mort aux traîtres à la Nation ! 

La lecture du document avait secoué les jeunes gens. Mais peut-être plus encore, la découverte suivante, celle de l’identité de la fameuse — Ophélie  du médaillon et de son lien avec Délia.

Grâce à un logiciel de recherches généalogiques et de nombreux actes de naissances et de décès numérisés, ils avaient pu déterminer qui était Ophélie.

Cette mystérieuse jeune femme n’était autre que la mère d’Adélaïde de Franceval, morte en couches après la mise au monde de cette dernière. Sa lignée remontait d’ailleurs très loin dans le temps, jusqu’à la sœur cadette d’Ida, la jeune paysanne qu’avait vue la petite marquise dans ses rêves.

Ainsi, Délia et Loïc purent remonter l’histoire du domaine mais également celui de la famille de la jolie brune !

Car cette dernière était bien une lointaine héritière issue de cette lignée : la mère de la jeune femme, disparue dans un tragique accident peu après la naissance de celle-ci, descendait d’une première fille d’Ophélie, fille non reconnue car née hors mariage, avant qu’Alexandre de Franceval l’épouse. Le marquis, plus âgé qu’elle d’une décennie, n’avait visiblement rien pu faire pour ce premier enfant, bien qu’ayant épousé la mère par amour et non par obligation.

Du fait de ce malheureux événement, Ophélie avait visiblement gardé une certaine fragilité de constitution et sa première enfant, prénommée Diane, avait vécu une vie de misère.

Tous les enfants issus de cette lignée bâtarde avaient porté en eux une forme de malédiction… peu avaient survécu très longtemps, à tel point que l’existence de Délia semblait même un miracle.

Toutes ces découvertes avaient assommé la jeune femme qui demanda gentiment à Loïc de la raccompagner. Saluant l’archiviste, les jeunes gens quittèrent la bibliothèque et regagnèrent la bâtisse. Le soir venu, elle ne le poussa pourtant pas dehors.

Au contraire, elle lui demanda s’il voulait bien l’aider à sortir du puits les restes de son arrière arrière arrière grand tante, ne pouvant se résoudre à la laisser croupir un instant de plus dans ce sinistre caveau. Le jeune homme s’exécuta de bonnes grâces, trop heureux de pouvoir rester un peu plus avec celle qui lui faisait bondir le cœur.

Ils passèrent ainsi une grande partie de la nuit à extraire les ossements de leur gangue de vase pour les déposer dans une caisse faisant office de cercueil de fortune.

Lorsque cette tâche fut achevée, ils étaient épuisés. Ils s’installèrent alors dans un vieux divan qu’ils avaient tiré au pied de l’âtre et se blottirent l’un contre l’autre tout naturellement.

Au matin, Délia se souvint que les conduites d’eau de la demeure devait être changées et qu’il n’y avait donc aucune salle d’eau utilisable pour leur permettre de se laver. Loïc proposa alors qu’ils aillent utiliser la douche de son appartement, ce que la jeune femme accepta spontanément.

Ce n’était plus des amis que le domaine vit revenir le soir suivant mais deux amants. En effet, une chose en entraînant une autre, la douche individuelle s’était incidemment transformée en douche partagée. Loïc avait embrassé la jolie brune presque aussitôt qu’il l’avait vue sortir de la salle de bain et cette dernière, loin de le repousser, l’avait accompagné sous le jet d’eau bienfaisant.

Une fois tous deux débarrassés de la croûte de terre et de poussière qui les recouvrait, les deux amants avaient entrepris une découverte plus audacieuse de leurs corps nus, ce qui les avait menés au lit.

Dans l’intervalle de cette journée rythmée par la sensualité et la passion, ils avaient tout de même trouvé le temps de s’organiser avec un service de pompes funèbres pour préparer l’inhumation des restes d’Adélaïde

En début de soirée, ils rentrèrent finalement au domaine afin d’achever les préparatifs pour cette cérémonie ainsi que pour permettre au notaire d’apporter quelques affaires. En effet, ce dernier avait décidé de venir s’installer avec la jolie brune. Il s’avérait qu’en plus d’être un notaire très compétent, un amant plus qu’honorable et un jeune homme prévenant, il était également doué de ses mains.

Délia voyait donc les jours qui s’annonçaient sous une bonne augure. Elle qui n’avait connu que l’errance jusqu’à présent, avait maintenant trouvé un foyer, une famille et un homme aimant. Le soleil brillait sur son avenir et celui du domaine Franval. Pour un peu, on aurait entendu rire les habitants passés de la maison.

Et, à bien y regarder, certains soirs, on pouvait surprendre le spectre de plusieurs femmes souriantes à l’orée de la forêt, le regard tourné vers la bâtisse éclairée.

Catégorie : Essais | Commenter
juin 6

Memorabilis

La lune se levait, lanterne pâle et glacée dans le ciel d’hiver. Au loin hurlait un engoulevent, son cri angoissant incitant les dormeurs à resserrer leurs couvertures autour d’eux. Les branches d’arbres dénudées grinçaient au vent comme un sinistre signal.

Rassemblés devant une bonne flambée, la famille Daverne savourait une soupe chaude réchauffant leurs corps après une dure journée de labeur. Il y avait là Sequin, le père, Frosine, son épouse, Aglaé , l’aïeule et les trois enfants, Evrard, Ruon et Galvain. A leurs cotés se tenait la cousine Églantine, venue en visite pour quelques jours. Tous écoutaient le père conter comment il avait un jour roulé deux brigands cherchant à le dévaliser.

« Je les ai expédié à coups de sabots dans les ronces avant de les perdre dans le petit bois du Fauchard ! Et à ce que je sache, ils m’y cherchent encore ! »

« Chaque fois que tu nous racontes cette histoire, tu l’enjolive un peu plus, Sequin ! »

« Ah tais-toi, la mère ! » répliqua l’homme.

Et tous se mirent à éclater de rire alors que les parents se chamaillaient avec malice.

Un coup soudain frappé contre la porte les fit sursauter. Sequin fronça les sourcils et se leva, se dirigeant vers l’huis.

« Qui va là ? »lança-t-il.

Pour toute réponse, une nouvelle série de coups vint ébranler l’huis. L’homme saisit un bâton posé à coté de la porte avant de dégager la clenche et d’entrouvrir le battant. Dans la nuit glacée se tenait une silhouette humaine engoncée dans une cape dont le capuchon masquait son visage et les pans battaient au vent. Une main blanche et usée sortie de sous ce manteau se tendit vers Sequin, implorant une aumône. Le père n’était pas mauvais homme mais il demeurait près de ses sous. Aussi ouvrit-il un peu plus grand la porte en disant :

« Nous n’avons pas le sou pour un mendiant mais si tu connais quelque histoire, nous pouvons t’offrir un peu de soupe… »

La silhouette encapuchonnée hocha la tête et l’homme l’invita à entrer. Il tira un vieux tabouret près d’un coin de l’âtre et l’indiqua à l’inconnu. Ce dernier traversa la pièce silencieusement et s’assit sur le petit siège, la tête toujours inclinée vers le sol. Instinctivement, les enfants s’étaient rapprochés de leur mère à l’entrée de la silhouette. Églantine, quand à elle, s’écarta légèrement de la trajectoire suivie par l’arrivant avant d’aller saisir une écuelle et de la remplir de soupe. Sequin hochant la tête dans sa direction, la jeune fille tendit le bol fumant à l’encapuchonné. Celui-ci saisit le récipient de sa main blanche et le porta à sa bouche, les traits toujours dissimulés par sa capuche. Églantine se rassit sagement, à égale distance de la famille et de l’inconnu.

Lorsque ce dernier eut terminé sa soupe, il tendit l ‘écuelle vers la jeune fille qui s’en saisit et retourna la déposer sur la table. Elle avait vu du coin de l’œil le père faire un signe de tête négatif lorsqu’elle avait rapproché l’assiette de la marmite. Étouffant un bâillement, elle souhaita ensuite le bonsoir à tout le monde avant de rejoindre la chambre que les Daverne lui avaient préparé. Elle fit rapidement sa toilette avant de se glisser sous les draps, entendant au loin une voix rocailleuse commencer à conter.

Devant l’âtre, l’inconnu encapuchonné s’était en effet mis à parler.

« Ma rétribution pour ce bol de soupe sera donc une histoire. Aimez-vous les histoires à faire peur ? »

La famille ne pipant mot, il poursuivit :

« Mon histoire se passe dans un lointain royaume aujourd’hui oublié. Un soir de fête alors qu’ils faisaient bombance, une famille reçu la visite d’un lointain parent. Ce dernier ayant connu quelques déboires, il était sans le sou. En dernier recours, n’ayant plus que les nippes usées et déchirées qui le couvraient, il était venu mander l’aumône à ses cousins éloignés. Le maître de maison ne le reconnaissant pas, il fut fort mal reçu. On lui fit donner le bâton, on lui versa des seaux d’aisance dessus, le traita de tous les noms avant de le jeter dehors et de lui lâcher les chiens dessus. Le pauvre homme courut à en perdre haleine pour échapper aux limiers mais bientôt, il se trouva à bout de souffle et s’écroula dans un fossé. La meute ne mit pas longtemps à le trouver et le déchiqueta comme un vulgaire quartier de viande avant de laisser pourrir ce qu’elle ne dévora pas. Dans son dernier instant, l’homme maudit cette famille et réclama vengeance. Et contre toute attente, son appel fut entendu. Lorsque, au matin, les domestiques se levèrent pour ranger la maison après la fête de la veille, ils trouvèrent le maître de maison mort égorgé, la bouche remplie de pièces venant de son trésor. Sa femme avait été éventrée et jetée sur la table comme un morceau de gibier et ses enfants pendus aux tentures à l’aide des entrailles de leurs mère. Toute la salle était éclaboussée de sang alors que les chiens se régalaient encore de certains morceaux de chair arrachés aux cadavres. Les bêtes furent déclarées enragées et abattues. On leur mit sur le dos la mort de cette famille et l’histoire fut vite oubliée. Pourtant, quelques temps plus tard, la maison fut abandonnée par ses occupants sous prétexte que les spectres des défunts la hantait. Pendant ce temps, un équarrisseur d’un village proche s’installait dans une nouvelle maison grâce à une somme d’argent inespérée… »

L’inconnu se tût sur ces derniers mots, tous les regards encore tournés vers lui. Sequin suait à grosses gouttes depuis plusieurs minutes et s’était rapproché d’un buffet dans lequel il conservait les couteaux qu’il utilisait pour s’occuper des cochons l’hiver venu.

Dans la chambre, Églantine fut tirée de son sommeil en sursaut par d’affreux hurlements, des cris d’origine presque animale et des coups portés avec violence contre les meubles. Terrifiée, elle bondit hors de son lit et se glissa dans un recoin entre le lit et une commode en tremblant. La jeune fille resta blottie là jusqu’au matin, une fois que les cris eurent cessé depuis longtemps et que la porte de la maison laissée battante claqua avec violence contre son chambranle. A la lumière du jour, elle s’aventura péniblement jusque dans la grande salle, prête à fuir au moindre bruit. Et que croyez-vous qu’elle trouva ?

Sequin trônait cloué à son siège, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre, des écus enfoncés dans la bouche. Sa femme, la pauvre Frosine, était étendue sur la table, ses entrailles éclaboussant les murs et le sol de leur contenu. L’aïeule gisait toujours dans sa chaise, un crâne grimaçant échappé de la capuche du visiteur lui déchirant la gorge. Les trois enfants étaient pendus à une poutre, leurs langues gonflées dépassant des lèvres boursouflées de leurs petits visages congestionnés. La cape de l’inconnu s’étalait au sol, révélant une cage thoracique osseuse et blanchie par le temps. Tout autour étaient répandus les os qui constituaient son corps de son vivant.

Catégorie : Essais | Commenter
mai 23

Le collectionneur

Le club était noyé dans l’obscurité que perçaient ça et là les néons carmins cerclant les tables. De temps à autres, les stroboscopes jetaient leur lumière éclatante sur la foule s’agitant sur la piste de danse. De puissantes basses projetaient leur son sur la salle sans pour autant assourdir les danseurs, ni les clients rassemblés au bar.

Assis à une table à quelques pas de la piste, Ronan observait les corps se trémousser. Ses yeux étincelaient parfois d’un éclat rubis derrière le verre teinté de ses lunettes. Il avait depuis un moment jeté son dévolu sur une belle brune aux longs cheveux lisses glissée dans une robe courte épousant délicatement ses courbes. La belle dansait avec un relâchement et une sensualité fascinante, ce qui lui valait de nombreux regards de la part des hommes présents ce soir-là. Mais, comme à son habitude, Ronan les laisserait saliver un moment avant de s’emparer de l’objet de sa convoitise sous leurs yeux envieux.

Il admira encore un moment le ballet faussement subtil de ces affamés cherchant à se rapprocher de sa proie puis se redressa de toute sa hauteur avant de fendre la foule en direction de la jeune femme. Il se plaça à deux pas d’elle et se mit alors à onduler en rythme, alignant ses mouvement sur ceux de la belle. Cette dernière lui jeta à peine un regard mais il surprit l’ébauche d’un sourire au coin de ses lèvres. Après quelques minutes, les autres candidats intéressés par la jolie brune se détournèrent, voyant leurs chances disparaître avec l’arrivée de l’homme. Il faut dire que Ronan avait plutôt belle apparence : ses boucles châtain coupées courtes encadraient son visage plutôt pâle d’un halo doré contrebalancé par l’éclat de ses yeux gris. Son corps musclé et souple habillé d’une chemise sombre et d’un jean noir moulant ne laissait personne indifférent.

Ronan prolongea son jeu avec la brune pendant plusieurs minutes puis, profitant d’une accalmie musicale, il demanda à sa cavalière si elle ne souhaitait pas boire un verre.

« J’ai cru que vous n’alliez jamais le demander ! » Lui glissa-t-elle à l’oreille.

Puis elle se dirigea vers le bar, l’homme dans son sillage.

« Deux Bloody Kisses ! » lança-t-elle au barman avant de se retourner vers Ronan.

« Vous occultez la présence de n’importe qui d’autre lorsque vous dansez, mademoiselle. »

« Maëlle ; se présenta la jeune femme ; Merci vous n’êtes pas mal non plus. »

« Ronan. » Dit l’homme en lui prenant délicatement la main.

La jolie brune le laissa faire avant de la retirer doucement.

« Enchantée, Ronan. Vous venez souvent ici ? »

« Cela m’arrive de temps à autres, oui. Mais jamais en aussi charmante compagnie. »

« Est-ce que vous essayeriez de me faire du charme, Ronan ? »

« Qui n’essayerait pas avec une aussi jolie femme ? »

L’homme surprit un autre sourire fugace sur les lèvres de la jeune femme, lui confirmant qu’il avait toutes ses chances. Leur conversation dura un moment, échange de banalités et de tentatives d’approches plus ou moins subtiles, avant que Ronan ne demande :

« Ce club est vraiment trop bruyant. Cela vous dirait d’aller prendre un verre dans un endroit plus calme ? »

La jolie brune acquiesça.

« Je vous suis. C’est vrai qu’on ne s’entend pas, ici. »

Les jeunes gens passèrent récupérer leurs manteaux au vestiaire puis se retrouvèrent dehors. Maëlle passa alors son bras sous celui de Ronan et demanda d’un ton innocent :

« Nous allons chez toi ou chez moi ? »

« Qu’est-ce que tu préfères, ma belle ? »

« J’aime bien découvrir une personne grâce à l’intérieur de son logement. »

« Alors ça sera chez moi. »dit l’homme.

Un quart d’heure plus tard, ils étaient tous deux serrés l’un contre l’autre dans l’ascenseur de l’immeuble, leurs mains commençant à explorer leurs corps alors que leur bouches se soudaient l’une à l’autre de plus en plus souvent. Un mouvement coordonné de leur part referma la porte de l’appartement de l’homme alors que leurs vêtements commençaient à se détacher de leurs corps comme s’ils avaient une vie propre. Lorsqu’ils atteignirent le lit, il ne leur restait qu’un caleçon pour lui et un tanga de dentelles pour elle. Ils se jetèrent alors l’un sur l’autre sans aucune retenue, s’enlaçant, se pétrissant et se mordillant pour mieux embraser encore leur désir commun. Ronan laissa ses doigts et sa langue explorer tout le corps de sa partenaire en la dévorant des yeux. Maëlle ne fut pas en restes, parcourant elle aussi la peau de l’homme avec ses ongles, ses lèvres et toute l’imagination que pouvait avoir ses gestes. Leurs étreintes enflammées les menèrent à plusieurs reprises vers l’extase avant qu’ils ne s’écroulent, leurs membres et leurs corps mêlés, épuisés mais satisfaits.

Lorsqu’il commença à entendre le souffle de la jeune femme devenir plus régulier, Ronan rapprocha son visage du creux du cou de cette dernière et retroussa les lèvres. Un rayon de lune fit étinceler ses crocs à l’instant où ils perçaient la peau douce et parfumée. Les paupières de la jolie brune battirent mais le vampire l’enlaça plus solidement, l’empêchant de se débattre sans pour autant risquer de la blesser. Il tenait à conserver une certaine douceur ainsi qu’une forme de sensualité dans l’acte de se nourrir. Il ne déchirait ni n’abîmait jamais le corps de sa proie, à la différence de certaines goules qu’il avait croisé.

Emprisonnée dans son étreinte, Maëlle s’agitait un peu mais ses forces faiblissaient à mesure que lui s’abreuvait de son sang doucereux. Ronan entendait le cœur de la jolie brune ralentir petit à petit alors que la vie diminuait en elle.

« Ne me tue pas, pitié. »Murmura-t-elle en tournant son regard noisette vers les yeux gris de l’homme.

Allez savoir pourquoi, le vampire en fut touché. Il relâcha un instant sa prise et demanda :

« Que m’offres-tu pour ta vie ? »

« Je n’ai rien à t’offrir que moi… » répondit la jolie brune dont le regard s’éteignait.

« Alors, je t’ai déjà tout pris, jolie fleur… » dit Ronan avec douceur.

Puis il enlaça plus tendrement la jolie Maëlle, la berçant entre ses bras alors que les derniers signes de vie la quittaient.

Lorsque sa flamme se fut totalement éteinte, le vampire ramassa leurs vêtements, rhabilla la jeune femme et repassa les siens avant de soulever le corps inerte comme s’il s’agissait d’une simple dormeuse et quitta l’appartement qu’il s’était approprié pour l’occasion. Il regagna sa tanière quelque part dans un sous-sol oublié et plaça la dépouille de la belle dans un aquarium de verre où il versa une substance cristalline. Une fois que la substance se serait solidifié, la belle défunte irait en rejoindre d’autres dans la collection personnelle de Ronan, conservée dans sa beauté et sa fraîcheur pour l’éternité.

Catégorie : Essais | Commenter
mai 2

La sylve

Le frémissement du feuillage tira Inou de son sommeil. Elle ouvrit ses grands yeux bruns, s’ébroua et bondit sur ses pattes, tous les sens aux aguets. Sous le clair de lune, la grande forêt bruissait de mille petits sons : hululements de chouettes, couinements de rongeurs, froissements de plumes et de feuilles. La brise portait également la trace olfactive de toute cette agitation ainsi qu’une odeur d’humus et de résine inhabituelle. La biche battit de ses longs cils, humant la fragrance portée par le vent avant de s’élancer entre les troncs et les buissons. Quelque chose l’appelait vers les profondeurs de la forêt.

En quelques bons rapides, Inou atteint une troué entre les arbres. Un vieux chêne majestueux occupait la partie nord de cette petite plaine herbeuse, déployant ses racines entre les bouquets de joncs et d’herbes folles. Une petite source glissait depuis son pied et venait former une mare brillante comme un miroir sous la lune argentée. La vue de l’eau fraîche attira la biche qui sentait la soif lui venir. Elle s’approcha de la mare d’un pas prudent, scrutant toujours les alentours. Lorsqu’elle fut suffisamment confiante, Inou pencha le cou et plongea le museau dans l’eau.

A cet instant, un morceau d’écorce du chêne se détacha du tronc et se déplia lentement. La biche releva le nez, intriguée mais sans pour autant s’effrayer. De l’arbre centenaire émergea bientôt une forme humanoïde aux membres longs et fins. Sa peau épousait les formes et l’apparence de l’écorce, ses yeux en amande étaient couleur d’ambre et sa chevelure était faite de lianes à la teinte d’agate.

« Peuple de la grande forêt, Chyloé vous dis bonsoir. » gazouilla la dryade en s’étirant.

La créature et la biche échangèrent un regard amicale puis cette dernière se remit à laper un peu d’eau. D’autres habitants du sous-bois s’approchaient, également attirés par la présence de la dryade. Il était rare que ces esprits de la nature s’éveillent. La plupart semblait avoir disparu de la terre, les zones forestières ayant été largement ravagées par les humains.

Lorsque Inou eut étanché sa soif, elle releva la tête pour observer plus longuement la créature sylvestre. Cette dernière s’était assise au bord de la mare, laissant la plante de ses pieds y tremper comme pour se rafraîchir. Elle rendit son regard à la biche puis ferma les yeux et offrit son visage aux rayons de lune. Inou se rapprocha alors de la dryade et vint glisser son museau près de l’épaule de la créature.

« Qu’as-tu à me raconter, belle Inou ? » lui lança cette dernière.

« Rien de plus que ce que le vent t’aura déjà rapporté, Chyloé. » répondit la biche.

« Harald n’est pas avec toi ? »

« Mon époux vit sa vie parmi les bois mais il n’est jamais très loin. »

L’esprit de la forêt et l’animal tournèrent alors leurs regards vers l’orée de la forêt. Un grand cerf blanc à la lourde ramure les observait entre les troncs. Il lâcha un paisible brame lorsqu’il vit les deux femmes le regarder puis reprit sa ronde aux abords de la trouée.

« En effet, il n’est jamais loin. Mais quel air sérieux il arbore toujours ! » dit la dryade.

« Ne te moque pas, Chyloé. Tu sais quelles responsabilités lui incombent. » la gourmanda Inou.

« Je sais, mon amie, je sais. Le gardien de la forêt doit assumer beaucoup de tâches. Conserve-t-il toujours cette forme ou se souvient-il comment en changer ? »

« Vois par toi-même. Harald, mon bel époux, cette facétieuse dryade se demande si tu sais toujours te transformer. » héla la biche.

Le grand cerf arrêta sa promenade entre les troncs et s’approcha de la clairière. Au fur et à mesure qu’il avançait, son apparence changeait. Lorsqu’il déboucha sur l’herbe, il n’était plus cerf. Devant les deux femmes se tenait maintenant un homme de haute stature, au torse couvert de mousse, aux yeux noirs étincelants et à la tête couronnée d’une impressionnante ramure argentée.

« Alors Chyloé ? » lança-t-il d’une voix de basse à la dryade.

« Je vois que tu n’as rien perdu de ta prestance, noble Harald. » répondit cette dernière en souriant.

La biche poussa l’esprit sylvestre du museau.

« Ne lui fais pas ton numéro de charme, Chyloé. »

« Ne t’inquiète pas, Inou. Je sais que le bel Harald n’a d’yeux que pour toi. »

Un éclat malicieux passa dans le regard de l’homme. Il prit son élan et franchit la petite mare d’un bond pour se retrouver à coté des deux femmes. Mais ce fut sous sa forme de cerf qu’il atterrit, venant affectueusement frotter son museau contre le cou de la biche et éclaboussant la dryade d’une petite ruade dans l’eau.

« Ah assez, les amoureux ! » dit cette dernière d’un air faussement vexé.

Elle se redressa, gratifia les deux cervidés d’une caresse sur leurs cous puis s’immergea dans l’eau telle une naïade. Harald et Inou s’éloignèrent alors, disparaissant dans les sous-bois et laissant la dryade à son bain.

Une fois le corps bien délassé, cette dernière ressortit de l’eau en secouant sa longue chevelure. Un humain passant par là l’eut-il aperçue qu’il l’aurait prise pour une nymphe sortant de la baignade. Sa peau couleur écorce avait pris une teinte d’ivoire rose et les lianes la couronnant s’étaient assombries. Les gouttes d’eau brillaient sous la lune, parsemant son corps de fragments d’étoiles étincelants. Une branche du vieux chêne s’inclina et fit descendre une tunique de joncs tressés vers l’esprit sylvestre. Cette dernière se saisit du vêtement et le passa sur son corps longiligne.

« Es-tu certaine de vouloir t’aventurer chez ces humains, Chyloé ? » Fit une voix de baryton en provenance du chêne.

« Oui, père. Je veux comprendre ce qui les pousse ainsi à maltraiter Mère Nature. »

« C’est qu’ils sont tout simplement mauvais ! Il n’y a pas à chercher plus loin ! »

« Je n’en suis pas convaincue, père. Laisse-moi faire à mon idée et lorsque je reviendrai, je te raconterai tout ce que j’ai appris. »

« Soit ! Mais sois très prudente, ma petite fille. Nous ne sommes plus très nombreux en ce monde. Tu vas t’aventurer chez les responsables de notre déclin. »

« Ne t’inquiète pas, père. Je passerai inaperçue sous cette apparence. »

« Je l’espère, ma fille. Je l’espère. »

La dryade ayant terminé de se vêtir fit une révérence au vieux chêne puis se détourna et s’engagea dans les sous-bois.

« Reviens-moi vite, Chyloé ; murmura le vieil arbre ; Le temps ronge déjà ton vieux père et ton absence va ne faire qu’accélérer les choses. Reviens-moi vite, toi le dernier esprit libre des forêts. »

Catégorie : Essais | Commenter
avril 20

Korrigans

Timothée s’éveilla dès l’aube tant il était excité, ce jour-là. En effet, l’oncle Boniface l’avait autorisé à laisser ses corvées de côté pour partir à la cueillette des champignons. Le hameau Saint Nicolas s’éveillait encore alors que le jeune garçon s’élançait déjà. Sa houppelande nouée en hâte flottait derrière lui et ses godillots frappaient avec allant la terre du chemin. En arrivant à la lisière du bois des Esseres, il ralentit pourtant le pas. Le calme et la majesté des hautes frondaisons l’intimidaient toujours un peu.

« Bonne Mère, veillez sur nous le long du chemin. »murmura-t-il en son fort intérieur.

Sur cette muette prière, il s’engagea sous les ramures, commençant à scruter les environs. Le jeune garçon tentait de deviner les petits dômes blancs ou bruns dissimulés au pied des grands arbres. Tout à sa recherche, il s’enfonçait de plus en plus loin dans les bois, s’écartant du chemin pour augmenter ses chances de trouver un bon coin à champignons. Au dessus de lui les oiseaux sautillaient en pépiant d’une branche à l’autre, les écureuils bondissaient tels des éclairs roux dans l’épais feuillage. La forêt s’animait lentement à mesure que le jour filtrait entre les frondaisons.

Au détour d’un fourré touffu, Timothée découvrit une vaste clairière parsemée de petits dômes couleur ivoire. Se jetant à genoux dans l’herbe rosée, il commença sa cueillette, enchanté de sa trouvaille. Son panier se garnissait rapidement et le jeune garçon salivait déjà en songeant aux délicieux plats qu’ils allaient préparer quand il aperçut à la limite de la clairière un gros bolet doré dans un cercle de plus petits champignons. Un éclair de gourmandise s’alluma dans son regard. Le petit se remit sur ses pieds et s’avança droit vers le cercle.

A l’instant où il franchissait l’anneau de dômes blancs encerclant le bolet, l’atmosphère du bois environnant changea : les oiseaux se turent, la lumière prit une teinte bleu sombre, les arbres se déformèrent, se courbant et s’entortillant pour former une masse plus dense. Un ricanement retentit, venu d’une branche basse à quelques pas du jeune garçon.

« Eh bien, qui voilà dans notre forêt ? » questionna une voix nasillarde.

Timothée eut un mouvement de surprise puis répondit :

« Je m’appelle Timothée. Je suis venu cueillir des champignons. »

« Et qui t’en a donné l’autorisation ? »

« Mon oncle Boniface. »

Un grand rire résonna sur les troncs distordus des alentours.

« Ton oncle Boniface ? Et quelle autorité a-t-il dans cette forêt ? »

Devant le silence du petit, la voix reprit :

« C’est bien ce qu’il me semblait ! Il n’en a aucune. Et pourtant, tu t’aventures chez nous et viens nous voler. Ce n’est pas très aimable, petit humain. »

A cet instant, une étrange créature, de la taille d’un enfant mais dotée de longs bras et jambes, se laissa tomber sur le sol.

« Méandrus Ternevent, pour ne pas te servir ! Maintenant que te voilà chez nous, il va te falloir laisser une compensation si tu veux repartir… »

« Un gnome ! Vous êtes un gnome ! » s’exclama Timothée en écarquillant les yeux.

« Pfft ! Gnome, lutin, korrigan, halfeling… Vous, les humains êtes si prompt à nommer les choses… »

Ternevent sautilla, fit une roue puis s’empara du panier que tenait le jeune garçon.

« Voyons voir ça… Mazette, quelle récolte ! Que comptes-tu faire avec tout ça ? »

« C’est pour agrémenter les plats du dimanche. » répondit le petit, vaguement inquiet.

Le gnome lui lança un regard perçant avant d’éclater d’un rire sardonique.

« Et que crois-tu que cela va te coûter ? »

« Je peux vous en laisser la moitié, si vous voulez. »

« Penses-tu que tu peux payer avec ce que tu as volé ? » fit Ternevent avec un sourire mauvais.

« Que voulez-vous en échange ? » demanda Timothée, de moins en mois rassuré.

« Ahahah ! Je te propose un jeu. Trouves la réponse à une énigme et je te laisse partir. Échoues et tu restes avec moi… »

Un frisson parcourut l’échine du jeune garçon. Il avait entendu plusieurs fois ce genre de contes à la veillée, ceux ou un humain croisait le chemin du petit peuple des forêt. Cela se terminait rarement bien. Malgré tout, il n’avait pas beaucoup de choix. S’il voulait rentrer chez lui, il devait relever le défi du gnome.

« D’accord. » accepta-t-il.

Ternevent fit alors une cabriole qui le vit atterrir sur le chapeau du bolet doré.

« Très bien, très bien… Mais attention, garçon ! Qui se dédit de sa parole en subira les conséquences ! »

Le korrigan croisa les jambes et se mit à se frotter le menton sans quitter le petit des yeux.

« Voyons, voyons… Le matin d’orient, doré comme un bon pain, le soir en occident, mon cœur se fait carmin. Qui suis-je ? »

Déconcerté par l’énigme, Timothée réfléchit quelques instants. Il n’avait pas l’habitude de jouer à ce genre de jeu. L’un de ses frères y serait bien plus doué.

« Alors ? » s’impatienta Ternevent.

« Laissez-moi une minute… Je connais la réponse. »

« Décide-toi vite, petit humain. Mes amis vont bientôt arriver. Et ils ne sont pas aussi indulgents que moi ! »

De moins en moins rassuré, Timothée se rapprocha de son panier tout en se glissant vers le bord du cerce de champignons. Le gnome l’observait du coin de l’œil en ricanant. Dans le fouillis de branches et de buissons alentours, des bruits et des ricanements commençaient à se faire entendre. Soudain, Ternevent bondit vers le jeune garçon.

« Tu crois que je ne vois pas ce que tu essais de faire ? Tu n’as pas répondu à ma devinette, alors maintenant tu es à moi ! » glapit-il en tentant d’attraper Timothée par la manche. Ce dernier fit un pas de coté, frôlant la limite du cercle et dit :

« Je n’ai pas encore donné de réponse… »

« Trop tard !; fit l’autre ; la lune va bientôt se lever. Cela signifie que tu es coincé ici ! »

Le jeune garçon frémit avant qu’une lumière de compréhension ne vienne éclairer son visage.

« Je sais ! C’est le soleil ! »

Ternevent qui allait le happer, s’arrêta. Un méchant sourire tordait son visage.

« Tu n’es pas aussi bête que tu le parais. Soit, tu as trouvé la réponse mais tu vas quand même rester ici… »

« Ah ça non ! » cria Timothée.

Et aussitôt, il fit un pas en arrière, sortant de l’anneau de petits dômes blancs. Alors, la forêt autour de lui reprit son apparence initiale, à une différence près : le jour tombait déjà. Empoignant son panier, le jeune garçon se mit à courir à travers les sous bois, cherchant le chemin qui l’avait mené là. Derrière lui, il entendit la voix de Ternevent et son ricanement sinistre :

« Tu nous échappes pour cette fois, mais tu reviendras ! Et alors, nous te tiendrons pour de bon. »

Après quelques minutes, le petit retrouva la terre de la route et fila à toute allure jusque chez lui. Il entendait encore le rire sardonique du korrigan résonner à ses oreilles ainsi que le bruit de ses pieds faisant des cabrioles.

Cette étrange journée et son souvenir peuplèrent pour un temps ses cauchemars et le poursuivirent longtemps, bien après qu’il fut devenu adulte et qu’il eut lui-même des enfants. Lorsque ceux-ci s’aventuraient dans la forêt, Timothée les mettait en garde :

« Ne vous écartez pas du chemin ! Et si vous voyez des champignons en cercle, courrez dans l’autre direction ! »

Catégorie : Essais | Commenter
avril 10

Dédale

Li Gya fut tirée de son sommeil par la première suivante de l’impératrice.

« Debout, Li Gya ! Le conseillé Zhu a expressément demandé après toi ! Ne le fait pas attendre ! »

« Zhu ? Qu’est-ce qu’il veut à une heure pareille, ce vieux bouc ? » demanda la jeune femme d’une voix ensommeillée.

« Quelle importance ? Notre maîtresse n’appréciera pas si elle apprend que tu ne respectes pas les conseillés de l’Empereur. »

« Et qui lui dira ? »

La première suivante repoussa alors les draps couvrant Li Gya et secoua la jeune femme de plus belle. Après quelques secondes, cette dernière s’avoua vaincue et s’extirpa de son lit.

« C’est bon, c’est bon ! J’y vais ! » maugréa-t-elle.

Se redressant, elle attrapa un peignoir de lin qu’elle passa par dessus sa tunique avant de se diriger vers l’antichambre de l’aile réservée aux suivantes de l’impératrice. Dans la pièce l’attendait un homme âgé richement vêtu et donnant l’impression d’une certaine nonchalance. Mais Li Gya savait ne pas devoir se fier à cette apparence. Sous ses airs de hibou ahuri, Zhu était un vieux renard, très fort pour manipuler son monde.

« Li Gya, quel plaisir de te voir ! » commença l’homme d’une voix joviale.

« Monsieur Zhu, c’est un honneur de vous recevoir. » répondit la jeune femme en tenant son rôle de dupe.

Elle s’inclina lentement, sentant le regard de l’homme se glisser dans l’échancrure de son peignoir pour profiter de la vue. En se relevant, elle tira discrètement sur un pan de sa tenue pour la resserrer ; rien ne l’obligeait à laisser l’autre se rincer l’œil. Se rappelant à ses devoirs d’hôtesse, elle invita le conseillé Zhu à s’asseoir devant la petite table installée au centre de la pièce avant de s’agenouiller à son tour sur le coté droit du meuble.

« Notre chère impératrice, ta maîtresse t’a recommandée à moi pour une mission de grande importance ; poursuivit Zhu ; Elle a venté ta pureté et ton dévouement à l’Empire en des termes très élogieux. »

La teneur du discours du conseillé mis la jeune femme en alerte ; personne n’était sans savoir que l’impératrice avait une très mauvaise opinion de ses dames de compagnie et en les tolérait que pour affirmer son rang. Elle les soupçonnait toutes d’avoir des vues sur l’Empereur et de vouloir usurper sa place auprès de lui. Aussi, de telles paroles ne pouvaient que cacher quelque chose. Ne laissant rien paraître, la jeune femme prit une mine appropriée et laissa son interlocuteur continuer.

« Tu n’es pas sans savoir que c’est bientôt l’anniversaire de notre lumineux souverain. Aussi sa douce compagne souhaite-t-elle lui offrir un présent digne de lui. C’est pour obtenir ce présent que j’ai besoin de tes services… »

« Puis-je vous demander, monsieur Zhu, en quoi une humble suivante peut être utile à un tel projet ? »

« Le présent choisi appartenait au père de notre glorieux Empereur. Pour nous le procurer, il nous faut donc pénétrer dans le mausolée du défunt. Seule une âme pure de toute souillure peut s’y rendre sans crainte. C’est en cela que tu nous es utile, petite colombe. »

La surprise puis la crainte glissèrent fugacement sur le visage de Li Gya. Ainsi, c’était pour violer la tombe du Premier Empereur que Zhu était venue la chercher. Bien que ne se sachant pas tout à fait aussi pure que ce que disaient les bruits de palais, la jeune femme ne pouvait refuser. Si elle révélait qu’elle n’était plus vierge, c’était la disgrâce pour elle et toute sa famille. Il en allait de même si elle tentait de fuir ou de se soustraire à cette mission. L’impératrice avait bien manigancé son coup pour se débarrasser d’une potentielle rivale.

« Pour conserver la surprise et ménager les susceptibilités, nous devons partir dès ce soir. Vas t’habiller, Li Gya ;je t’attends ici. »

Le ton de l’homme, bien que badin, était sans équivoque. Aussi la jeune femme se leva lentement et prit la direction de sa chambre. Elle ne doutait pas que si elle faisait le moindre geste inconsidéré, les gardes escortant le conseillé Zhu se chargeraient de l’emmener contre son gré. Aussi décida-t-elle de se donner du temps pour trouver une issue. Parvenue à sa chambre, elle ôta son peignoir et sa fine tunique pour passer des vêtements plus appropriés. Elle enfila une solide chemise de serge ainsi que des pantalons de lin avant de réunir ses longs cheveux en tresse et de passer des souliers à semelle de paille. Ne souhaitant pas partir les mains vides, elle glissa à sa ceinture un petit couteau en bronze pour parer à certaines éventualités. La jeune femme reprit ensuite le chemin de l’antichambre où elle retrouva Zhu qui l’attendait, entouré de ses gardes du corps.

« Parfait. Tu es aussi serviable que l’a décrit notre chère impératrice. Ne perdons pas de temps, allons-y. »

A ce signal, l’un des gardes la prit par le bras et la conduisit à l’extérieur où une chaise à baldaquin attendait le conseillé. Celui-ci grimpa à l’intérieur et la petite troupe se mit en route, deux homme encadrant Li Gya qui marchait derrière.

Arrivé à proximité de la tombe, on fournit à Li Gya une petite lampe à huile, ainsi qu’un silex, deux outres, l’une d’eau, l’autre d’huile ainsi qu’une bourse en soie pour y glisser le cadeau une fois celui-ci en sa possession. Deux hommes soulevèrent alors une petite dalle ouvrant sur un puits d’aération par lequel ils firent descendre la jeune femme au moyen d’une corde.

« Tu trouveras l’anneau du Premier Empereur dans l’un des vase près de sa dépouille. C’est cela que tu dois ramener. Fais vite !» lui lança Zhu avant qu’elle ne disparaisse dans le boyau.

Li Gya progressait depuis plusieurs minutes dans une enfilade de couloirs exiguës. A plusieurs mètres sous terre, la chaleur était étouffante. La faible lumière de la lampe à huile n’éclairait pas au delà de quelques pas, rendant l’avancée de la jeune femme hasardeuse. En effet, elle n’était pas sans savoir que la tombe était truffée de pièges, ceci afin de dissuader les pillards.

De temps à autres, elle passait une intersection et devait s’en remettre à son instinct pour choisir une direction. A n’en pas douter, cette succession de couloirs constituait un dédale. Aussi Li Gya essayait-elle de mémoriser le chemin qu’elle avait emprunté jusque là. Mais l’étroitesse de certains passages et l’atmosphère pesante de la masse de terre l’environnant rendaient les choses difficiles. Elle sentait une certaine angoisse l’envahir insidieusement à mesure que le temps défilait dans ce dédale infernal. Parfois, elle croyait voir apparaître le spectre du Premier Empereur ou de l’un des membres de sa fidèle armée d’argile au détour d’un boyau. L’idée que cet être terrifiant ou l’un de ses séides puisse déambuler dans ce labyrinthe à la recherche d’une proie lui glaçait le sang. Se sachant livrée à elle-même dans une tombe ou personne ne viendrait jamais la chercher, la jeune femme voyait sa détermination lentement rongée par la peur. Elle jetait de plus en plus souvent un regard par dessus son épaule, persuadée d’avoir entendu un bruit de pas ou un grattement contre les murs de terre.

Un grincement soudain sous son pied la fit bondir en arrière avant de se plaquer au sol. Au dessus de sa tête, elle entendit siffler plusieurs projectiles qui, s’ils l’avaient touchée, auraient aussitôt mis fin à sa progression de très sinistre façon.

« Prudence, Li Gya ! » se morigéna-t-elle.

Malgré la peur et l’angoisse, la jeune femme redoubla de vigilance, évitant plusieurs autres chausse-trappes. Plus les pièges étaient nombreux, plus elle se disait que son but se rapprochait. Et à chaque funeste mécanisme auquel elle échappait, sa détermination revenait.

« Je vais trouver ce maudit anneau et ressortir de ce tombeau ! Je ne laisserai ni l’impératrice, ni aucun de ses stratagèmes avoir raison de moi ! » se murmurait-elle.

Après de nombreuses autres minutes de progression, la jeune femme sentit le sol changer sous ses semelles : ce n’était plus de la simple terre battue mais des dalles de pierre. Le couloir s’élargissait et l’atmosphère se faisait moins pesante. C’est à cet instant que son destin se joua.

Posant le pied sur une nouvelle dalle, elle sentit un mouvement d’air et se retrouva prise dans un nuage de poussière. Ses yeux puis sa peau se mirent à la brûler avant qu’elle ne sente sa gorge se serrer de plus en plus. Toussant et crachant, la jeune femme fit un autre pas, puis deux, avant de s’abattre sur le sol inconsciente, ses doigts se contractant convulsivement sur le col de sa tunique pour tenter de respirer plus facilement.

Lorsqu’elle revint à elle, le couloir dans lequel elle avait pénétré était baigné d’une vive lumière. Devant elle s’ouvrait une porte d’où provenait cette éclatante clarté. Lentement, la jeune femme se redressa, le corps comme engourdit et s’avança vers cette source lumineuse. Elle se sentait irrésistiblement attirée, comme un papillon de nuit par la flamme d’une chandelle. Sans aucune appréhension, Li Gya franchit le seuil de cette porte et se retrouva à l’extérieur, dans un magnifique jardin empli de fleurs, baignant sous une douce lumière dorée. Le contact de cette lumière lui apporta une nouvelle chaleur, chassant le froid qui subsistait encore dans ses membres endoloris. Ses yeux baignant dans l’obscurité depuis plusieurs heures mirent quelques secondes à s’accoutumer à la luminosité. Clignant des paupières, elle vit une femme vêtue de blanc au visage paisible s’approcher d’elle.

« Bienvenue Li Gya » dit l’inconnue d’une voix douce.

« Où suis-je ? » demanda cette dernière.

« Au terme du chemin ; là où se rejoignent toutes les voies… »

« Je suis… Dans les Jardins Célestes ? »

L’inconnue acquiesça.

« Mais… Pourquoi suis-je ici ? Je suis si jeune ! J’ai encore tant de choses à vivre ! C’est à peine si j’ai découvert ce que peut réserver l’existence ! »

« La voie de chacun est tracée. Tu as suivie la tienne et elle s’est achevée. Mais ce n’est qu’une voie parmi des milliers d’autres, une goutte de songe dans l’immensité du Rêve… »

« Du rêve ? Mais non, ce n’est pas un rêve ! »

« Chaque existence en ce monde est un rêve en communication avec des centaines d’autres… »

« Comment ? Je ne comprends pas… »

« Lorsque le temps sera venu, tu comprendras. Tu es encore très jeune. »

« Mais… Et maintenant ? Qu’est-ce qui m’attend ? »

« Maintenant tu vas te rendormir, rejoindre un nouveau chemin. Ton temps ici n’est pas encore venu. Alors dors, mon enfant. Et rêve. Rêve une nouvelle vie. »

Aux derniers mots de l’inconnue, Li Gya sentit soudain ses paupières s’alourdir. Tout son corps se fit plus pesant. Elle lutta quelques instants contre la torpeur qui l’envahissait avant de succomber et de s’enfoncer dans le sommeil. Le murmure de l’inconnue l’accompagna durant ces brefs instant de conscience.

« Rêve mon enfant. Rêve… »

Catégorie : Essais | Commenter
avril 7

Lunamor

L’homme et sa monture avançaient au pas sous l’épaisse frondaison, l’un et l’autre prenant garde aux branches basses et aux racines traîtresses. Par instants, l’éclat fugace d’un rayon de soleil faisait rutiler l’écu accroché à la selle du cheval : une rose des vents sur fond carmin. Le haubert de cuir du cavalier émettait parfois un grincement lorsque ce dernier rajustait son assiette. Les heures de chevauchée à travers les plaines et les collines de Lunamor commençaient à avoir raison de lui. Sa quête l’avait mené bien loin de son domaine et cela depuis bien longtemps. Il ne connaissait plus que les nuits de mauvais sommeil à même le sol, émaillées du rare confort d’une grange à foin qu’un serf était disposé à lui laisser accessible.

Lorsque l’épuisement se faisait trop pesant, il portait machinalement sa main vers la chaîne pensant à son cou. Le simple contact du petit boîtier en plomb suspendu là ravivait son énergie. Le souvenir rattaché à ce qu’il contenait resurgissait avec toute sa force, galvanisant le corps fourbu du chevalier.

Le cri d’un engoulevent fit sursauter l’homme sur sa selle. Instinctivement, sa main droite se porta vers la garde de l’épée pendant à son coté. Mortefontaines, cette forêt dans laquelle son chemin l’avait porté était réputée hantée. Bon nombre de ceux qui s’y étaient aventuré n’avaient jamais reparu. On la disait peuplée de créatures maléfiques et environnée de sortilèges. Mais en bon chevalier qu’il était, lui ne croyait pas à ces racontars.

Se raffermissant sur sa monture, il lui pressa le flanc pour l’encourager. Docile, le cheval continua sa progression sur le sentier tortueux. Curieusement, les maléfices censés égarer le voyageur semblaient inactifs. Le petit chemin forestier qu’avait emprunté l’homme dès son entrée sous les frondaisons le menait vraisemblablement vers le cœur de Mortefontaines.

Les méandres de la futaie se ressemblant tous, le cavalier finit par perdre la notion du temps. Il commençait à ne plus savoir depuis combien de temps il était engagé sur cette sente. La masse végétale semblait progressivement l’absorber.

« Mortefontaines, je ne te crains point ! Moi, Kedwen de Quartvent, ne resterai pas ton captif ! » cria-t-il d’un voix puissante pour se donner courage.

Le bruissement de la légère brise qui animait ramures et buissons continua, imperturbable.

Lorsqu’il lui sembla qu’il ne pourrait bientôt plus tenir en selle malgré la lumière filtrant toujours à travers les hautes branches, le cavalier se mit en quête d’un espace un peu plus dégagé entre les troncs noueux et les broussailles pour s’arrêter. C’est alors que sa monture déboucha dans une clairière légèrement pentue. Au sommet de la petite butte se dressait une humble bâtisse, assemblage étrange de pierres et de bois doté d’une cheminée d’où s’élevait un léger panache de fumée blanche. Assis sur une pierre couchée devant cette maison se tenait un être dont les traits étaient en partie dissimulés par une capuche de lin sombre. A l’approche du cavalier et de sa monture, la silhouette se redressa et saisit un bâton posé à sa portée.

« N’ayez crainte, je viens en paix ; fit Kedwen en levant une main en guise de salutation ; Je viens de faire un long voyage et souhaiterais, s’il vous sied, profiter de votre hospitalité. »

« Qu’est-ce qui amène un noble sire si loin dans nostre forêt ? » demanda l’être d’une voix tranquille.
L’intonation était toute féminine mais non dénuée de force. Une intuition décida le chevalier à répondre avec franchise.

« La recherche d’une dame chère à mon cœur que des brigands ont enlevée et conduite dans ces sombres contrées. »

« A la bonne porte tu viens de frapper, noble chevalier. Je puis certainement t’indiquer la voie à suivre. Mais je vois à ta mine que la journée fût longue. Le soir descend sur la forêt, c’est un moment peu sûr pour continuer ta route. J’accepte de t’accueillir pour la nuit car ton cœur est pur. Attaches ta monture et entre chez moi. »

Sentant la fatigue peser encore plus lourdement sur ses épaules, Kedwen descendit de son cheval avant de le conduire à quelques pas de la bicoque. L’inconnue avait gravi les marches menant à la porte et se tenait sur le seuil de la maison.

« Avant que tu passes la porte, je te demanderai de te défaire de tes armes. Nul mal ne te guette chez moi et je n’y tolère pas d’instrument de mort. » dit son hôtesse en lui barrant le passage.

Ne souhaitant pas vexer celle qui lui offrait cette providentielle halte, le chevalier se défit de son épée qu’il déposa avec son écu et sa selle à quelques pas de sa monture. Il se présenta ensuite devant la femme qui lui ouvrit cette fois le passage.

L’intérieur de la chaumière était rustiquement meublé mais paraissait parfaitement propre et fonctionnel. Un modeste feu brûlait dans l’âtre, faisant danser les ombres s’allongeant dans la lumière du couchant.

« Le souper est presque prêt. »fit son hôtesse en l’invitant à s’asseoir sur un banc disposé à proximité du foyer.

Kedwen accepta l’invitation et demanda :

« Puis-je savoir qui je dois remercier pour cet accueil bienvenu ? »

Lui tournant le dos, son hôtesse se débarrassa de la lourde cape et du capuchon qui la dissimulaient avant de lui faire face.

« Mon nom est Mawen, noble chevalier. Et je connais le votre. Vous l’avez crié dans le vent un peu plus tôt. »

Devant le chevalier ébahi se tenait une belle femme aux longs cheveux bruns et à la peau légèrement hâlée par le soleil. Son visage délicat était illuminé par l’éclat de ses yeux couleur d’ambre. Pendant un instant, l’homme fut ébloui par tant de beauté et de pureté. Il se ressaisit, s’apercevant qu’il dévisageait celle qui lui faisait face et détourna les yeux vers les flammes crépitantes.

« Veuillez me pardonner, dame Mawen, mais ne craigniez-vous pas les malandrins dans cette sombre forêt ? »

« Je vis suffisamment à l’écart pour ne pas attirer leur attention. Bien peu s’aventure si loin dans les bois. »

Kedwen fit silence pendant plusieurs minutes, son hôtesse dressant une table avec ses modestes biens.

« Vous disiez pouvoir m’indiquer le chemin vers ceux qui ont enlevé ma mie. »

« Chaque chose en son temps, noble sire. Le repas est prêt. Mangeons. »

L’homme et la femme s’attablèrent ensemble et s’absorbèrent silencieusement dans le contenu de leur plat. De temps à autres, Kedwen risquait un coup d’oeil vers celle qui l’accueillait, fasciné. Elle se contentait de manger, une ébauche de sourire malicieux sur les lèvres. Soudainement, elle redressa la tête, surprenant le regard du chevalier.

« Qu’y-a-t-il donc qui vous intrigue comme cela, sire Kedwen ? » demanda-t-elle en plantant ses yeux dans ceux de l’homme.

« Sur mon honneur, dame Mawen, je vous présente mes excuses… Je ne puis m’empêcher de songer aux dangers qui menacent une si belle créature vivant seule dans ces bois… »

« Vous me trouvez donc belle ? »

« Les dieux m’en soient témoins, vous êtres l’une des plus belles femmes qu’il m’ait été donné de contempler… »

Un mystérieux sourire plissa les lèvres de Mawen.

« Ressaisissez-vous, chevalier. Pour un peu, vous oublierez votre quête… Et votre soupe va refroidir. Quand aux menaces, n’ayez crainte. Je sais me défendre… »

Ils achevèrent leur repas dans le silence, Kedwen se forçant à conserver son regard rivé sur le contenu de son assiette. Un éclat dans le regard de son hôtesse l’avait dissuadé de pousser son questionnement plus avant.

Le souper terminé, Mawen se leva et se dirigea vers un coin de la bâtisse plongé dans les ténèbres.

« Je ne dispose que d’un lit mais je puis vous proposer une couche de paille et de jonc pour vous reposer, noble sire. »

« Cela sera parfait aux vues de ce que j’ai connu ce temps derniers. »

« Très bien. Un baquet d’eau fraîche et quelques autres commodités se trouvent derrière ce rideau. » lui indiqua la femme.

Kedwen acquiesça avant de se diriger vers la tenture séparant cette salle d’eau improvisée du reste de la demeure.

Lorsqu’il eut achevé ses ablutions, il revint dans la pièce principale. Mawen avait gagnée son lit armoire et refermait la porte du meuble.

« Dame Mawen, qu’en est-il de mon chemin ? »

« Nous verrons cela demain, sire Kedwen. La nuit est tombée. Il n’est plus temps de parler ou de cheminer. L’heure est au repos. »

Et la femme verrouilla le panneau de bois qui la séparait de la pièce principale. Le chevalier se résigna alors et, se débarrassant de ses bottes et de son haubert, s’installa sur la paillasse improvisée que lui avait dressé son hôtesse. A sa surprise, il trouva la couche fort confortable et, malgré ses interrogations, ne tarda pas à s’endormir.

Un froissement de tissu léger le tira de ses rêves au cœur de la nuit. Ouvrant les yeux, il découvrit la maison plongée dans les ténèbres avec ça et là les tâches claires d’un rayon de lune. Le feu dans l’âtre achevait de se consumer en silence. A quelques pas de lui se tenait son hôtesse en chemise de nuit. Intrigué, Kedwen se redressa sur un bras. La femme se planta alors dans le cercle argenté d’un rais lunaire en plongeant son regard dans celui du chevalier. Quelque chose en elle avait changé. Ce n’est qu’en ayant battu des yeux quelques instant que l’homme réalisa en quoi : sa chevelure brune avait pris une teinte laiteuse, tout comme sa peau et ses yeux d’ambre s’étaient mués en puits d’obscurité. Il sursauta et fut pris d’un frisson alors que la femme le dévisageait toujours. Mawen défit alors le lacet maintenant en place sa chemise et la laissa tomber sur le sol, révélant son corps nu à la vue de l’homme.

« Aimes-tu ce que tu vois, beau chevalier ? » interrogea-t-elle.

L’homme déglutit avec difficulté devant cette vision soudaine. Le corps de son hôtesse était tout aussi désirable que séduisant. Elle s’approcha de lui jusqu’à le frôler.

« Veux-tu partager mon lit ? » insista l’apparition.

Elle tendit alors la main et la posa sur le torse de l’homme.

« Je connais de merveilleuses façons de passer le temps… »ajouta-t-elle avec un rictus lubrique.

D’un leste mouvement, elle enjamba la paillasse avant de s’installer à califourchon sur les cuisses de son invité. Celui-ci frémit au contact de la peau de son hôtesse : elle était glacée mais faisait pourtant monter en lui une vive chaleur. Il réagit enfin en saisissant son médaillon, tentant de reculer vers le mur.

« Dame Mawen, vous ne semblez pas dans votre état normal. De plus, je suis lié par un serment… »

« Oublie la gourgandine à qui tu as prêté ce serment… Elle ne sera jamais aussi douée que moi pour les choses de l’amour… » répondit la femme d’une voix langoureuse.

Tenant fermement son pendentif, Kedwen s’écarta un peu plus.

« Non, dame Mawen. J’ai prêté serment sur mon honneur. Je ne me dédirai pas… »

A ces mots, l’atmosphère changea du tout au tout : la douce chaleur du logis disparut pour céder la place à un froid mordant. La femme se redressa, son corps s’auréolant de colère.

« Quoi ? Tu oses me rejeter ? Moi qui t’ai accueilli sous mon toit, t’ai offert gîte et couvert ? Tu te refuses à moi sous prétexte d’un serment sans valeur offert à une souillon ? Sais-tu qui je suis ? »

Kedwen recula encore en voyant son hôtesse se mettre à flamboyer de rage. La cabane autour d’eux s’évanouit. A sa place apparut le sommet de la butte sur laquelle ils se tenaient, couronnée de pierres gravées de motifs étranges. La frayeur mordit cruellement le chevalier lorsqu’il reconnut là un tertre funéraire. Mais son effroi s’agrandit encore lorsqu’il vit la terre au pied des monolithes s’ouvrir et des cadavres en armes en sortir.

« Petit chevalier, tu es fais ! Rien ne viendra te sauver. Si tu te refuses à moi, alors mes soupirants se chargerons de toi !; glapit la créature qui était femme ; Cèdes et tu ne craindras plus rien. Tu aimeras même cela. »

« Non ! Sur mon honneur, je ne trahirai pas celle à qui je me suis voué corps et âme ! Elle est l’unique à qui se destine mon cœur et rien ne me fera faillir ! »

Le chevalier s’agenouilla alors, serrant toujours fermement son médaillon, attendant la mort qui arrivait. La femme hurla de toute sa rage, les morts martelèrent le sol de leurs pieds bottés et levèrent leurs armes, prêts à frapper. Kedwen ferma les yeux, acceptant son sort. La voix radoucie de son hôtesse vint alors murmurer à son oreille :

« Brave chevalier, tu as prouvé ta valeur et ton dévouement. Tu trouveras celle que tu cherches endormie au pied du tertre. Va, maintenant et garde ton honneur sans tâches ! »

Puis la voix s’évanouit, laissant place au chuintement de la brise dans les futaies. L’homme ouvrit les yeux et découvrit la butte déserte. Ni pierres levées, ni morts grimaçants, ni démon furieux ; tout avait disparu. Son cheval paissait tranquillement, ses affaires posées sur le sol à quelques pas. Au pied de la colline, il apercevait une forme étendue près d’un tronc moussu. Aussitôt, il bondit sur ses pieds et dévala la pente. La belle Hylde l’attendait là, sortant d’un long sommeil en battant des cils. Dès que les deux amants s’aperçurent, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Le premier rayon du soleil perça alors les frondaisons. Après de longues embrassades, Kedwen, saisit sa douce par la taille et la conduisit près de sa monture. Il sella cette dernière, fit monté sa promise en croupe et, guidant le cheval par la bride, s’enfonça à travers les broussailles, son amour perdu enfin retrouvé.

Catégorie : Essais | Commenter
avril 4

Le spectre

Le vent effilochait les nappes de brume enveloppant le vieux château. Si le ciel de plomb ne suffisait pas, la douleur lancinante qui courrait dans ses phalanges et dans ses genoux usés aurait renseigné Iula sur le temps à venir ; la pluie arrivait à grands pas.

« Nous allons avoir une belle averse, Oswin. » chevrota-t-elle en direction de la cheminée, là où se tenait le vieux braque lorsqu’il était encore de ce monde.

Le regard délavé par le temps de l’octogénaire dériva sur les pierres disjointes et les fenêtres ouvertes à tous les vents de la ruine au sommet de sa butte. Quel beau manoir cela avait été, du temps de sa jeunesse ! Mais ses occupants l’avaient quitté depuis si longtemps, maintenant. Iula revoyait encore les splendides voitures venant décharger leurs riches occupants lors de fastueuses fêtes.

« La plus belle était la Célébration du Printemps… »murmura la vieille femme.

A cette évocation, la ruine semblait reprendre vie. Ses murs effondrés se redressaient, arborant leurs fières couleurs d’autrefois, des guirlandes de fleurs fraîches étaient suspendues sur les façades et dans les couloirs et des tentures vaporeuses habillaient les murs de la salle de bal. Et les toilettes de ces messieurs et dames ! Qu’ils étaient beaux ! Iula les revoyait tournoyer dans des robes chamarrées et des capes de velours. Elle distinguait même la silhouette du comte dans sa sombre redingote se tenant sur le balcon du premier étage…

Sortant de sa rêverie, la petite vieille cligna des yeux pour chasser ces fantômes surgis du passé. Elle se rapprocha alors de la vitre pour mieux voir car il lui semblait que la silhouette sombre était toujours là, sur ce balcon à demi détruit. Pas de doute, il y avait bien quelqu’un là-haut.

Pendant quelques instant, Iula s’interrogea sur la conduite à adopter. Comme ses parents avant elle, elle avait hérité de la charge de gardienne du domaine. Mais les occupants étaient partis depuis si longtemps qu’ils avaient sans doute oublié l’existence de ce petit bout de terre perdu dans la campagne profonde. Jamais personne ne passait par ici, hormis le garde chasse lors de ses tournées d’inspection. Il en profitait pour lui déposer son courrier et s’assurer qu’elle ne manquait de rien.

Toute à ses réflexions, la vieillarde trottina vers la porte, attrapant son châle sur le dossier d’une chaise pour s’en couvrir les épaules. Parvenue devant l’huis, elle ouvrit le battant de bois et s’avança sur le seuil de son logis.

« Ohé ; appela-t-elle ; que faites-vous par ici ? »

Mais seul le vent lui répondit. La vieille plissa les yeux pour mieux voir : l’ombre avait disparue. Le manoir en ruines se tenait sur son sommet, vide de toute présence.

« Allons bon, voilà que je vois des choses qui n’en sont pas, mon vieil Oswin. Iula, tu dérailles. » dit-elle en refermant la porte.

Chassant le frisson qui la saisissait à cause de l’air humide, elle referma la porte et se dirigea vers sa cuisinière pour mettre de l’eau à chauffer. Lorsque le liquide fut à la bonne température, elle y laissa glisser quelques feuilles de thé et oublia bien vite l’incident, se délectant de l’odeur que ces dernières dégageaient. Elle s’installa confortablement dans son fauteuil favori avec une tasse du délicieux mélange et, bercée par la douce chaleur du feu dans la cheminée, ne tarda pas à s’assoupir.

Plusieurs heures avaient passées lorsque la petite vieille fut tirée de son sommeil par des coups frappés à la porte. La nuit était tombée et l’unique lueur éclairant la demeure était le rougeoiement des braises. Dehors, le vent soufflait comme toujours, faisant battre les volets et s’écraser la pluie contre les vitres de la bicoque. Iula s’extirpa non sans mal de son fauteuil puis, resserrant son châle autour de ses épaules, se dirigea vers le battant. Au passage, elle se saisit de sa canne pour assurer ses appuis ; une douleur dans sa hanche s’était réveillée en même temps qu’elle.

Cheminant lentement, elle parvint devant l’huis et demanda :

« Qui est là ? »

« Le comte d’Aisignan ! » répondit une voix grave.

« Monsieur ? » s’exclama la vieille dame.

Aussitôt, elle déverrouilla le battant et l’ouvrit.

« Entrez ! Ne restez pas au dehors par ce temps ! »

En effet, sur le seuil se tenait un bel homme d’âge mur, enveloppé d’un manteau de brocart noir, ses longs cheveux bruns lissés vers l’arrière. Quelques gouttes de pluie glissaient sur son visage, ce qui ne semblait pas le gêner outre mesure. Pourtant à quelques pas de lui, la petite vieille percevait un halo flou autour de sa personne. Elle mit cela sur le compte de son âge et de sa vue baissant.

A son invitation, l’homme entra dans la pièce en s’ébrouant légèrement.

« Installez-vous, je vais remettre une bûche dans la cheminée. Il fait un temps à attraper la mort ! » dit-elle.

Pendant que son visiteur se rapprochait du foyer, Iula s’affaira à mettre un peu d’ordre, faire chauffer de l’eau et préparer une collation pour lui.

« Voilà bien longtemps que je suis parti. Mon si beau château est à l’abandon… » dit le comte en se frictionnant les mains devant le feu.

« Le temps a fait son œuvre. Et je suis une bien petite chose face à lui… »s’excusa l’octogénaire.

« Je ne vous blâme pas, Iula. Que pourrait une femme seule contre les méfaits du temps. Mes héritiers ont abandonné les lieux, sans aucun respect pour la terre de leurs ancêtres. »

L’homme se laissa tomber sur un siège et indiqua son fauteuil à la gardienne.

« Asseyez-vous, Iula. Nous avons à parler. »

Sa hanche la lançant de plus belles, la vieillarde se glissa sur son siège, non sans avoir déposé quelques biscuit et une théière fumante sur un petit guéridon.

« Que peut une vieille femme comme moi pour votre seigneurie ? » dit-elle docilement.

« Racontez-moi donc ce que vous avez fait tout ce temps. J’ai besoin de savoir quelles sont les nouvelles du village maintenant que je suis revenu. »

Alors, Iula se mit à raconter : la vie du village lointain, les hauts et les bas des derniers occupants du château, l’incendie qui l’avait ravagé à cause d’un feu mal éteint, son abandon et sa lente décrépitude comme plus personne ne se souvenait de son existence. Elle parla longtemps, comme elle aurait parlé avec un vieil ami plutôt qu’avec le seigneur du domaine dont elle était la gardienne. Et l’homme la laissa raconter sans l’interrompre, se contentant de hocher la tête par moments.

Lorsqu’elle s’arrêta, la bûche qu’elle avait ajouté sur les braises était déjà grandement consumée.

« Mon dieu, que je suis bavarde ! Veuillez me pardonner, monsieur le comte. Je manque à tous mes devoirs… »termina-t-elle.

« Ne vous en faîtes pas, Iula. Vous les avez plus que largement remplis jusqu’à présent. »dit l’homme.

La petite vieille l’observa alors avec attention.

« Vous n’êtes pas monsieur le comte, n’est-ce pas ? »

Le visiteur laissa passer quelques secondes avant de répondre.

« Non, en effet, vous m’avez démasqué. »

« Mais qui êtes-vous, alors ? Et que faîtes-vous là ? »

L’inconnu se redressa gracieusement et s’approcha de la petite vieille pour lui saisir la main.

« Je suis venu vous emmener, Iula. »

« M’emmener ? Où ça ? »

« Loin. Loin d’ici, de cette contré oubliée, de votre grand âge et de vos regrets. »

L’octogénaire le regardait sans comprendre ce qu’il voulait dire.

« Venez, Iula. Il est temps de partir. Tout le monde vous attend. »

« Tout le monde ? »

« Oui, tout le monde. Annabelle, votre cousine, votre chien Oswin et Poul Bradley aussi. »

« Poul Bradley ? Mais il est mort il y a au moins quarante ans ! »

« Ceci importe peu là où nous nous rendons. »

Tout en parlant, il avait doucement mis la vieille dame sur ses jambes et, la tenant galamment par le bras, il la guidait vers la porte. Cette dernière s’ouvrit sans qu’il la touche, dévoilant le chemin qui montait vers le sommet de la colline baignant dans le clair de lune. La pluie qui battait encore l’instant d’avant semblait avoir disparue.

« Allons-y, Iula. Une nouvelle vie vous attend… »

Et, sur ces mots mystérieux, il guida la petite vieille sur la sente. Ils disparurent de l’autre coté de la colline alors que la dernière étincelle de lumière s’évanouissait avec le feu mourant dans l’âtre, plongeant la petite maison dans l’obscurité.

Catégorie : Essais | Commenter
avril 3

Airain

« Le sommet du monde ! Un expérience inoubliable ! Vous en resterez soufflés ! Quelle blague !; pestait Neil ; Ils ont oublié de mentionner la neige, le froid et mon guide qui s’évapore au milieu de nulle part ! »

Le jeune homme tentait vainement de se repérer au milieu de se paysage blanc où ciel et terre se confondaient.

Il était parti aux premières lueurs de l’aube alors qu’une belle journée s’annonçait pour une expédition qui devait le conduire à la cime du Mont d’Airain. Un ami lui avait recommandé le voyage, lui qui voulait contempler la nature dans sa pure splendeur. Neil avait donc acquis le matériel nécessaire, contacté un guide réputé et s’était lancé.

Les premières heures avaient été rudes. Neil n’était pas particulièrement sportif mais misait sur sa détermination pour parvenir à son but. Il avait bien tenté d’engager la conversation avec son guide mais celui-ci s’était révélé plutôt taciturne, l’encourageant à garder son souffle pour la montée.

Après plusieurs heures de marche, les sapins qui environnaient le sentier s’étaient progressivement couverts de blanc alors que le ciel s’assombrissait. Bientôt, tout le paysage devint uniformément blanc, avec ça et là quelques affleurements rocheux recouverts de givre.

Le guide les arrêta dans un creux granitique le temps qu’ils se restaurent. Cette courte pause fut accueillie avec satisfaction par Neil dont la respiration s’approchait depuis un moment du bruit d’un soufflet de forge. Pourtant, le jeune homme ne se plaignait pas. Il essayait de suivre le rythme imposé par l’homme qui l’emmenait, prenant cette épreuve comme un défi, un challenge personnel.

Une fois que les deux hommes eurent déjeuné, ils reprirent leur marche.

« Nous devons accélérer si nous voulons atteindre le sommet avant la nuit. » lâcha le guide.

Neil acquiesça et aligna son pas sur celui de l’homme. De temps à autres, il jetait un œil aux alentours, cherchant les points de repère dont pouvait se servir celui qui ouvrait la marche pour les emmener dans la bonne direction.

Plusieurs heures passèrent à nouveau sans que les deux randonneurs n’échangent une parole. Le silence du monde qui les entourait était seulement peuplé du craquement de la neige dont la couche s’épaississait sous leurs pas.

Soudain, alors que le guide contournait un promontoire rocheux à demi enfoui, il disparut à la vue du jeune homme. Concentré sur sa progression, Neil n’y prêta pas attention sur l’instant. Ce n’est que lorsqu’il releva la tête un moment plus tard, ayant lui-même passé l’angle du monticule de pierre, qu’il s’aperçut que plus personne ne le précédait. Surpris, il regarda autour de lui, essayant de voir dans quelle anomalie du terrain son guide pouvait avoir disparu. Mais il ne vit rien. Plus aucune trace dans la neige au devant, pas un cri, pas un son, juste ce champ de neige parsemé de roches.

« Ohé ! » appela-t-il.

Seul l’écho de son propre cri lui répondit.

« Bergson ! Où êtes-vous ? »

Rien. Juste le silence.

Pendant plusieurs minutes, Neil ne sût que faire. Voilà qu’il se retrouvait seul, perdu au milieu de nulle part.

Une soudaine bourrasque de neige le décida. Il ne pouvait pas rester sur place indéfiniment. La plus sage décision était de rebrousser chemin en suivant ses propres traces. Avec un peu de chance, il pourrait rejoindre leur point de départ avant la nuit. Il ne devait pas traîner, d’autant que le ciel devenait de plus en plus menaçant.

Jetant un dernier regard vers le sommet et les alentours, il commença à revenir sur ses traces. Mais sa progression s’avéra plus difficile. La bourrasque qui l’avait décidé n’était que l’annonciatrice du changement de temps. Le ciel s’était complètement bouché et le vent s’était levé, emportant avec lui de nombreux flocons qui réduisaient progressivement la visibilité du jeune homme. Bientôt, il se trouva désorienté. Ses traces s’effaçaient rapidement à mesure que le blizzard les balayait. Les forces du jeune homme s’épuisaient rapidement tandis qu’il lutait contre les éléments. A bout de souffle, il se réfugia dans un creux de roche alors qu’il ne voyait pas à plus d’un mètre.

« Un cauchemar, c’est un cauchemar ! »murmura-t-il, frigorifié. « Je ne peux pas continuer. Je vais attendre que la neige s’arrête… »

Neil se pelotonna dans le creux du rocher pour se mettre à l’abri du vent et tenter de se réchauffer. Il perdit rapidement la notion du temps, le blizzard hurlant continuellement et battant la roche au dessus de lui. Gagné par la fatigue, le jeune homme dodelinait de la tête. Ses paupières devenaient lourdes et il avait du mal à rester éveillé. Bientôt, il sombra dans un sommeil agité.

Un crissement contre la roche le tira brutalement de sa torpeur. C’était une sorte de frottement métallique qui faisait résonner la pierre, un son qui n’avait rien de naturel. Neil ouvrit les yeux, essayant de voir d’où provenait ce bruit. Il constata que le vent s’était calmé mais que la neige tombait toujours. Le crissement se répéta, plus proche. Le jeune homme se remit sur ses pieds, scrutant le paysage qui l’entourait pour en deviner la provenance. Il se glissa à l’extérieur de son refuge alors que le son se faisait entendre une nouvelle fois, plus proche encore et plus inquiétant.

Debout dans la neige, Neil écarquillait les yeux. Une peur ancienne commençait à lui tordre les entrailles. Un craquement sur sa droite attira son attention. Une forme massive se dessinait à quelques mètres de lui. La roche crissa à nouveau et la couche neigeuse craqua sous le poids de quelque chose de très lourd alors que la forme indistinct se rapprochait. Le jeune homme vit luire deux éclats oranges tandis qu’un souffle chargé d’odeurs pestilentielles lui montait aux narines. Un rugissement semblant venir des profondeurs de l’enfer éclata.

Sans réfléchir, le jeune homme tourna le dos à la chose et se mit à courir pour s’en éloigner. La panique le gagnait. Il n’avait plus qu’une envie : quitter au plus vite cette montagne. Une forte secousse de la couche neigeuse informa le jeune homme que la chose se lançait à sa poursuite. Le sol tremblait sous ses pieds. L’horrible odeur était de plus en plus forte. Un crissement métallique bien plus proche lui fit dresser les cheveux sur la tête. Neil accéléra encore sa course. Il ne voyait pas où il allait, ne pensait à rien. Seule la perspective d’échapper à la chose le poussait.

Soudain, le sol se déroba sous ses pieds. Il se sentit chuter et hurla, imaginant sans peine les parois hérissés de roches qui interrompraient sa chute. Mai au denier instant, quelque chose agrippa son épaule, le maintenant au dessus du vide. Un son rauque se fit entendre, en même temps que le terrifiant crissement métallique. Les deux yeux orangés de la créature étincelèrent à un pas du jeune homme. Ce dernier se mit à hurler de plus belles alors que l’être le secouait en tous sens comme pour le faire taire. Neil vit une lourde patte prolongée de longues griffes se précipiter droit sur sa gorge et…

Le jeune homme s’éveilla en hurlant alors que quelqu’un le secouait par l’épaule.

« ça va, jeune homme ? Il ne faut pas traîner si nous voulons atteindre le sommet ce soir. »

Bergson, son guide, se tenait à coté de lui. Au dehors, les premières lueurs du jours éclairaient lentement la montagne, annonçant une belle journée.

Catégorie : Essais | Commenter