mars 9

Tragicomédia

Trop longtemps j’ai été le serviteur d’un fou!
Un aveugle s’enflammant pour l’ombre d’un regard,
Un sourire charmeur, une tendresse illusoire,
Se faisant piétiner, se traînant à genoux.

Pour un simple soupir, il dressait un autel,
Composait un sonnet, une ode, une élégie,
N’obtenant pour aumône pas même un simple « oui »,
De la simple passante ou de la demoiselle.

Il prenait pour sa peine, sans férir, mille blessures.
Coups de griffes, de poignard, poisons, jusqu’à la lie,
Rien ne le détournait de sa tendre égérie.
Il revenait sans cesse, l’oeil brillant, sans armure.

Mais le temps, les douleurs, l’ont à présent usé.
Sa flamme s’est étouffée sans plus de combustible;
Il est trop abîmé par des maux indicibles.
Une seule palpitation pourrait le voir brisé.

Dans son écrin de chair, il donne son chant du cygne,
Pleurant tous ses débris bien trop éparpillés.
Le pleutre agonise d’avoir trop brûlé
Et d’implorer l’Amour sans en savoir les signes.

Finie sa dictature, place à la liberté!
Sous son affreuse contrainte, j’ai trop longtemps honni
La solitude simple de ma seule compagnie.
De son joug infernal, me voici délivré!

Mais quel mal soudain de sa main vient m’étreindre?
Pourquoi mes larmes coulent quand le gredin se serre?
Est-ce Mélancolie qui de son voile m’enserre?
Ne suis-je donc que chagrin quand mon coeur va s’éteindre?

mars 8

L’abandonnée

Aux heures agonisantes d’un jour triste et gris,
M’éclipsant d’une fête tournant aux bacchanales,
J’avisais sur un pont la silhouette pâle
D’une bien jolie femme détrempée par la pluie.

Ses yeux couleur de perle semblaient deux océans
Dont le flot débordait sur ce monde silencieux.
Sa chevelure auburn voyait noyer ses feux
Par l’onde abondante de cette nuit de printemps.

La belle entre ses mains tenait une missive
D’où l’encre dégouttait, emportée par les eaux.
Sur la page inondée, on lisait quelques mots:
« Trouvez-moi à minuit chemin de l’autre rive. »

« Madame, puis-je ici, vous prêter assistance? »
Demandais-je tout de go, ému par sa vision.
L’inconnue répondit d’un souffle, à peine un son:
« Nous avions rendez-vous, monsieur, depuis l’enfance. »

Par les dieux, quelle surprise! J’en restais tout saisi.
Ses doux traits, en effet, me semblaient familiers.
Défaisant mon manteau, je vins l’en abriter
Car le bleu de ses lèvres me la disait transie.

« Belle dame, puis-je savoir, quel est donc votre nom? »
« Emily » me dit-elle, soudainement épuisée.
Et alors que j’allais mon bras lui proposer,
La beauté disparue sans autre sommation.

Sous l’averse ne restait qu’une infime fragrance,
L’ombre de son parfum, un billet en charpie,
Et moi, pauvre poète, en mon coeur meurtri.
La belle était fantôme de ma désespérance.

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mars 7

Fascinante revenante

Un soir lorsque j’étais penché sur l’écritoire
Rédigeant aux étoiles un billet enflammé,
Une étrange langueur soudain vint m’emporter
Cédant à son caprice, la plume je laissais choir.

Comme alourdies des brumes du sable de Morphée,
Mes paupières battirent, tombant tels rideaux
Et ma tête chargée du poids de mille mots
Me fit plier la nuque, pantin au fil coupé.

Contre mon vieux fauteuil, mon corps se fit pesant;
L’assaut de la fatigue mainte fois repoussée
Emportant la victoire contre ma volonté
Et bientôt en eaux troubles, je me vis naviguant.

Entre néant et songe, mon esprit hésitait,
Ne sachant vers quelles rives voguait son frêle navire.
Un séduisant murmure me vit alors frémir!
A mon corps assoupi, une femme susurrait:

« Dormez, pâle poète, sous la lune d’argent.
Laissez-là vos soucis, apaisez vos tourments.
Sous ma douce caresse, votre âme reposez;
Contre un souffle de vie, je viens vous cajoler… »

De surprise mes yeux luttèrent pour s’ouvrir
Distinguant comme une ombre me tenant enlacé.
Sous ma chemise béante, sa main blanche glissée
Et tout contre mon cou ses lèvres se blottirent.

D’effroi je sursautais, mon cœur battant chamade.
La belle, effarouchée, dans l’ombre recula.
L’éclat d’un regard bleu alors me figea,
Une mèche d’argent blond s’offrant à mon œillade.

Un parfum capiteux, une bouche rubis
Révélés par Sélène à mon être affolé,
D’un battement de cils se virent effacés.
A peine apparue, la belle était partie.

Comment décrire l’effet de cette apparition
Sur mon chancelant esprit, tout empli de chimères?
Cette étrange visiteuse, que donc venait-elle faire
Sans s’être présentée? Quelle surprenante façon!

J’en restais tout transi pendant de longues heures
Ne pouvant expliquer cette bizarre présence.
Repoussant le sommeil, depuis, je veille, en transe,
Espérant son retour en ma vieille demeure.

mars 6

Luxinspirat

Dans les flammes rubicondes de sulfureux falots,
Sous les si vastes voûtes de profondes cavernes
Se métamorphosant en étranges tavernes
J’ai vu boire et danser belles dames et héros.

En des lieux de silence, chargés de recueillement,
De frondaisons vermeilles en lourds toits de pierre,
J’ai vu tomber des anges et s’ouvrir l’Enfer
Aux sons des milles trompettes annonçant le Jugement.

De temples reculés en cités bourdonnantes,
Mes errances me mènent sur des routes cachées
Parsemées de pavées ou tout juste esquissées,
De cryptes oubliées en salles étouffantes.

Sous terre j’ai dansé avec les féeries :
Faunettes, elfes gracieuses, succubes enjôleuses…
J’ai trinqué avec elles, bu leurs liqueurs mielleuses
Et bien failli me perdre avec leurs jeux maudits.

Oublieux des tourments et de ce qui me pèse,
J’ai retrouvé le goût de plaisirs oubliés,
Ravivant pour une heure l’âme de mes jeunes années,
Jouant avec le feu sous leurs baisers de braises.

Et lorsqu’au jour venu, mes yeux se sont rouverts,
J’ai salué cette aube, le cœur plus léger.
J’ai ris au souvenir de ces heures, apaisé,
Puis j’ai repris ma route, guidé par la lumière.

Après des nuits d’errances sous une pluie cendreuse,
Des jours d’isolement dans une tour en ruines,
J’ai trouvé, recouvert d’une poussière fine,
Un joyau, un cadeau d’une âme généreuse.

« C’est là tout le trésor que recherche ton cœur,
L’ultime récompense à ta quête insensée!
C’est le Fruit de l’Amour, l’Orbe de la Beauté,
La Quintessence Divine, ton Graal de Douceur.

Garde le précieusement de toute avidité,
Offre généreusement à tous sa chaleur.
Elle est le feu secret qui pense les douleurs
Et redonne la force aux âmes annihilées. »

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décembre 13

Double

Par une brumeuse nuit de nébuleuse mémoire
Alors qu’appesanti par une longue veille
Lassé de ne pouvoir esquisser mes merveilles
Soudain je m’assoupis sur mon vieil écritoire

Une clarté lunaire venue d’on ne sait où
M’extrait de ma torpeur, attirant mon regard
Vers un mur délavé et le pâle miroir
Où flottait le reflet de mon propre dégoût.

L’évanescent panneau tout de verre fumé
Brillait tel un soleil dans cette pièce ténébreuse.
L’image rayonnait sur l’âme fuligineuse
De ce triste accessoire emprunt de vanité.

Ah, l’étrange tableau qui se dessinait là!
Au milieu du néant, une table dressée.
Un être mystérieux à chaque extrémité
Étudiant le plateau d’un échiquier de bois.

D’un geste négligeant chacun déplace une pièce
Qui donne en s’animant une fugace vision,
Un écho surgissant de mon être profond
Ranimant avec lui désire, douleur ou liesse.

Devant mon corps transi, ces deux êtres s’affrontent
L’un de pure lumière, l’autre d’obscurité.
Mais entre ces deux anges, nul mot échangé
Juste cette tension, plus rien d’autre ne compte.

« Mais quel est donc l’enjeu de cette partie funeste?
Pourquoi donner à voir à un homme brisé
L’horrible pantomime que joue la Destinée
Et le sinistre jeu que disputent les Célestes? »

Ainsi, dans ce silence, éclata mon mépris
Pour cet éloge des dupes qui se voient dirigés.
La réponse vint bien vite, cruelle, méritée
Comme une gifle infligée à mon orgueil meurtri.

De l’ombre environnante surgit une voyageuse,
Une entité ancienne sur laquelle rien n’a prise.
Dans un soupir, elle dit, sans une once de surprise:
« C’est ton âme qu’ils jouent, petite flamme ombrageuse. »

Sur la surface lisse, deux anges se faisaient face,
Dévidant devant moi le fil de l’existence.
Lors d’un ultime instant, prêts à rendre sentence
Le temps les emporta sans laisser une trace.

Alors la réflexion de mon regard changea:
Un œil devint blanc, l’autre de noir s’orna.
Les paroles de l’oracle me saisirent d’effroi
Et le sens secret de cette scène me frappa.

« Deux loup sommeillent en nous, l’un lumineux, l’autre sombre.
Qui l’emporte sur l’autre? Celui que l’on nourrit. »
Sagesse amérindienne.

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novembre 28

Le secret

Toi qui vient dans mes songes, que tendrement j’enlace, mêlant nos souffles chauds et nos douces pensés

Où donc disparais-tu quand le jour est levé? Pourquoi me laisse-tu sans lumière, sombre, vide?

J’aimerais tant avec toi vivre plus que cela, que ces étreintes en rêves, ces éphémères instants.

Ne peux-tu point rester ? Suis-je si mauvais amant? Ou bien un triste sort te tient-il enchaînée?

Chaque fois que disparaît ton apaisante présence, mon cœur manque un battement, un peu plus se fissure.

Je m’éveille en sursaut, loin du rêve chassé et laisse sur mes joues pâles tant de larmes couler.

Alors, l’œil rougis, je te recherche en vain.

Dans l’ombre d’un regard, dans le pli d’une main, chaque minute qui passe je crois te découvrir.

Mais les belles demoiselles qui me rendent sourires pâtissent de ton ombre, ne tiennent comparaison.

Prisonnier de tes yeux, de ta subtile fragrance, mon cœur blessé, aveugle, sourdement les rejette.

Et dans ma solitude, dans cette douleur secrète, mon être dépérit, je m’annihile lentement.

C’est le manque! Cette tendresse que je ne puis donner tourne à me rendre fou, brouille mes jugements.

Mon âme hurle en silence tout ce qu’elle ne peut dire, contrainte de rêver à une douce existence.

Je vis écartelé, drapé dans ma souffrance, mes souhaits se disloquant contre la réalité.

novembre 27

Cyphos

Un matin blanc de brume me tire de la nuit pâle.
Une soirée entre amis, tout était bel et bon,
Une creuse insomnie où l’esprit se morfond
Et voici que j’échoue sur ce rivage sale

Sur cette plage cendreuse où rien ne croîtra plus.
Le cimetière de mon âme, creuset de mes souffrances
Là où telle une épave s’éventre l’espérance;
Cet affreux roc où gisent mes rêves, dissolus.

Je vivais pour l’amour, des êtres, de la beauté
Chantant joie et louanges, tendresse et volupté.
Fuyant les trahisons, les complots, les cabales,
Je ne souhaitais que songes, douceur et idéal.

La vie semblait si belle et le monde lumineux
Lorsqu’un simple regard, soudain, vint tout changer.
Quelques mots merveilleux timidement échangés
Et d’un battement de cils, d’un geste devint envieux.

Dans la secrète alcôve d’un cœur empoisonné
Mille désirs prirent forme, phantasmes inassouvis
Je n’envisageait plus que d’avoir dans mon lit
Son être, langoureux, pour mieux la posséder.

Mal, douleur, cruauté que cet ersatz d’amour
Tuant le baladin et ses douces manières.
Le stupre, la luxure avilissant mes airs
Eurent tôt fait de me voir ivre et reniant le jour.

Dans les replis masqués de mon être s’implantèrent
Le poison, noir orgueil et toutes ses chimères.
Combien âpre fût la lutte pour m’en libérer!
Aujourd’hui germent encore ses fruits…Oh vanité.

Seul, sur ce rocher où se meurent tant d’instants,
Je panse les sombres traces révélant ce passé.
Et lorsque parfois, une flamme vient m’éclairer
Je quémande une étreinte pour fuir mes tourments.

Mais que peut faire une flamme contre tous mes ténèbres
Et tant d’éclats épars d’une vieille âme brisée ?
Pour survivre, elles ne peuvent qu’encore m’abandonner
Me laissant, moribond sur cette plage funèbre.

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juillet 18

Sur le fil

Petit acrobate sur ton fil affûté
Qu’est-ce qui te retient de vouloir sauter?
La nécessité de ne pas faire souffrir, ni culpabiliser
Quand la seule raison est que je ne peux plus encaisser.

Petit acrobate, quelle importance ?
Ne peux-tu être égoïste même dans la souffrance?
Il faut croire que non, même poussé jusque là
Même poussé à bout, je n’y arrive pas.

Petit acrobate, vient donc nous rejoindre
Au fond de ce gouffre plus rien n’est à craindre.
Ah vraiment ? Mais quelle garantie?
Qui me dit que ce cycle s’arrêtera ici?

Petit acrobate, tu veux donc souffrir?
Alors que ton souhait est d’enfin mourir.
Survivre ou mourir, est-ce vraiment un choix?
Je n’ai plus rien à perdre mais la Mort ne me veut pas.

Petit acrobate, cesse de penser.
Tout ce que tu as à faire, c’est laisser tomber.
Même au bord du gouffre me retiennent mes liens.
Je n’ai plus d’espoir mais on me maintient.

Petit acrobate, veux tu bien céder?
N’entends-tu donc pas ton heure sonner?
Je n’entends plus rien que mes propres sanglots
Qui noient mon esprit et brouillent mes mots.

juin 16

Châtiment

Sous la voûte céleste encombrée de nuages
Un frêle îlot de songes est venu s’échouer.
Coincé entre deux mondes, nul ne peut le trouver,
Nul ne peut atteindre son étrange rivage.

Pris dans un sombre rêve, enchaîné au réel,
Sur cette île inconnue un corps geint et s’agite;
L’esprit fragmenté en une spirale de mythes,
De mystérieux signes marquant sa chair mortelle.

De son regard voilé s’écoule une noire humeur
Se mêlant au déluge inondant cet éther.
Elle ruisselle au pied d’une germe d’Enfer
Laissant s’épanouir de méphitiques fleurs.

Les profondes racines de cette plante infernale
Enserrent avec force les pieds de ce gisant.
Elles plongent en son sein, toujours se nourrissant
De sa moindre souffrance, alimentant son mal.

Rêverait-il d’espoir, d’envol, d’évasion
Qu’aussitôt l’avide ronce lui instillerait
L’essence de son malheur, le ténébreux secret
Qui dévore son âme, consume ses illusions.

En un cruel chœur de sinistres murmures,
D’avides apparitions viennent le menacer:

« N’as-tu donc pas compris? Seul, de tous oublié,
Dans cette île prison, nourrissant tes blessures,
Loin des mondes, loin du temps, toujours tu resteras.

C’est la seule récompense que ta vie laissera,
Cette odieuse agonie, toi qui t’es cru si pur,
On te l’infligera pour l’Éternité. »

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juin 11

Manque

Il y a si longtemps que la Nef est partie,
Ce navire t’emportant vers cet autre pays.
Mon étoile, ma lumière, le poids de ton absence
Me fait courber l’échine et me déchire les sens.

Dans ma demeure de pierre, l’âtre toujours brûlant
Ne réchauffe plus mon cœur, le froid me vrille le sang.
Privé de ta présence, de ta douce énergie,
Le Temps dévore mon corps, laisse mon esprit transi.

Tout le jour, je geins, je t’appelle près de moi !
Je pleure,je désespère et mes sanglots me noient.
Mon tourment ne s’apaise que lorsque vient la nuit
Où je plonge vers le rêve loin de mon infamie.

D’une pensé je t’évoque, te trouve au creux d’un songe,
T’enlace pour chasser la douleur qui me ronge,
Retrouver ta chaleur, ton souffle élyséen
Et goutter à tes lèvres ton envoûtant parfum.

Mais quand j’ouvre les yeux, que vois-je ? Ce n’est pas toi !
Ce n’est qu’une inconnue qui m’a offert ses bras.
Elle ne peut savoir, l’inconsciente ingénue
Que m’ouvrir sa couche, c’est son trépas venu !

Ses langoureuses caresses n’attisent que ma faim,
Cet étrange appétit que ta présence éteint.
Je t’en prie, ma lumière, ne te sens pas trahie !
Elle n’est qu’une agape, doucereuse comme un fruit.

Pour ne jamais heurter ta nature délicate,
Cette bête assoiffée soumise aux lois d’Hécate
Refuse d’infliger une once de souffrance
La proie disparaîtra bien vite et en silence.

Au matin s’estompera cette nuit écarlate,
A mesure que du ciel les feux enfin éclatent,
Seule mon âme obscure demeurera entachée.
Belle dame, de toute souillure tu sera préservée.

Dès lors je retrouverai l’agonie de mes jours
Souffrant sans rien en dire, j’attendrai ton retour.

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