avril 10

Dédale

Li Gya fut tirée de son sommeil par la première suivante de l’impératrice.

« Debout, Li Gya ! Le conseillé Zhu a expressément demandé après toi ! Ne le fait pas attendre ! »

« Zhu ? Qu’est-ce qu’il veut à une heure pareille, ce vieux bouc ? » demanda la jeune femme d’une voix ensommeillée.

« Quelle importance ? Notre maîtresse n’appréciera pas si elle apprend que tu ne respectes pas les conseillés de l’Empereur. »

« Et qui lui dira ? »

La première suivante repoussa alors les draps couvrant Li Gya et secoua la jeune femme de plus belle. Après quelques secondes, cette dernière s’avoua vaincue et s’extirpa de son lit.

« C’est bon, c’est bon ! J’y vais ! » maugréa-t-elle.

Se redressant, elle attrapa un peignoir de lin qu’elle passa par dessus sa tunique avant de se diriger vers l’antichambre de l’aile réservée aux suivantes de l’impératrice. Dans la pièce l’attendait un homme âgé richement vêtu et donnant l’impression d’une certaine nonchalance. Mais Li Gya savait ne pas devoir se fier à cette apparence. Sous ses airs de hibou ahuri, Zhu était un vieux renard, très fort pour manipuler son monde.

« Li Gya, quel plaisir de te voir ! » commença l’homme d’une voix joviale.

« Monsieur Zhu, c’est un honneur de vous recevoir. » répondit la jeune femme en tenant son rôle de dupe.

Elle s’inclina lentement, sentant le regard de l’homme se glisser dans l’échancrure de son peignoir pour profiter de la vue. En se relevant, elle tira discrètement sur un pan de sa tenue pour la resserrer ; rien ne l’obligeait à laisser l’autre se rincer l’œil. Se rappelant à ses devoirs d’hôtesse, elle invita le conseillé Zhu à s’asseoir devant la petite table installée au centre de la pièce avant de s’agenouiller à son tour sur le coté droit du meuble.

« Notre chère impératrice, ta maîtresse t’a recommandée à moi pour une mission de grande importance ; poursuivit Zhu ; Elle a venté ta pureté et ton dévouement à l’Empire en des termes très élogieux. »

La teneur du discours du conseillé mis la jeune femme en alerte ; personne n’était sans savoir que l’impératrice avait une très mauvaise opinion de ses dames de compagnie et en les tolérait que pour affirmer son rang. Elle les soupçonnait toutes d’avoir des vues sur l’Empereur et de vouloir usurper sa place auprès de lui. Aussi, de telles paroles ne pouvaient que cacher quelque chose. Ne laissant rien paraître, la jeune femme prit une mine appropriée et laissa son interlocuteur continuer.

« Tu n’es pas sans savoir que c’est bientôt l’anniversaire de notre lumineux souverain. Aussi sa douce compagne souhaite-t-elle lui offrir un présent digne de lui. C’est pour obtenir ce présent que j’ai besoin de tes services… »

« Puis-je vous demander, monsieur Zhu, en quoi une humble suivante peut être utile à un tel projet ? »

« Le présent choisi appartenait au père de notre glorieux Empereur. Pour nous le procurer, il nous faut donc pénétrer dans le mausolée du défunt. Seule une âme pure de toute souillure peut s’y rendre sans crainte. C’est en cela que tu nous es utile, petite colombe. »

La surprise puis la crainte glissèrent fugacement sur le visage de Li Gya. Ainsi, c’était pour violer la tombe du Premier Empereur que Zhu était venue la chercher. Bien que ne se sachant pas tout à fait aussi pure que ce que disaient les bruits de palais, la jeune femme ne pouvait refuser. Si elle révélait qu’elle n’était plus vierge, c’était la disgrâce pour elle et toute sa famille. Il en allait de même si elle tentait de fuir ou de se soustraire à cette mission. L’impératrice avait bien manigancé son coup pour se débarrasser d’une potentielle rivale.

« Pour conserver la surprise et ménager les susceptibilités, nous devons partir dès ce soir. Vas t’habiller, Li Gya ;je t’attends ici. »

Le ton de l’homme, bien que badin, était sans équivoque. Aussi la jeune femme se leva lentement et prit la direction de sa chambre. Elle ne doutait pas que si elle faisait le moindre geste inconsidéré, les gardes escortant le conseillé Zhu se chargeraient de l’emmener contre son gré. Aussi décida-t-elle de se donner du temps pour trouver une issue. Parvenue à sa chambre, elle ôta son peignoir et sa fine tunique pour passer des vêtements plus appropriés. Elle enfila une solide chemise de serge ainsi que des pantalons de lin avant de réunir ses longs cheveux en tresse et de passer des souliers à semelle de paille. Ne souhaitant pas partir les mains vides, elle glissa à sa ceinture un petit couteau en bronze pour parer à certaines éventualités. La jeune femme reprit ensuite le chemin de l’antichambre où elle retrouva Zhu qui l’attendait, entouré de ses gardes du corps.

« Parfait. Tu es aussi serviable que l’a décrit notre chère impératrice. Ne perdons pas de temps, allons-y. »

A ce signal, l’un des gardes la prit par le bras et la conduisit à l’extérieur où une chaise à baldaquin attendait le conseillé. Celui-ci grimpa à l’intérieur et la petite troupe se mit en route, deux homme encadrant Li Gya qui marchait derrière.

Arrivé à proximité de la tombe, on fournit à Li Gya une petite lampe à huile, ainsi qu’un silex, deux outres, l’une d’eau, l’autre d’huile ainsi qu’une bourse en soie pour y glisser le cadeau une fois celui-ci en sa possession. Deux hommes soulevèrent alors une petite dalle ouvrant sur un puits d’aération par lequel ils firent descendre la jeune femme au moyen d’une corde.

« Tu trouveras l’anneau du Premier Empereur dans l’un des vase près de sa dépouille. C’est cela que tu dois ramener. Fais vite !» lui lança Zhu avant qu’elle ne disparaisse dans le boyau.

Li Gya progressait depuis plusieurs minutes dans une enfilade de couloirs exiguës. A plusieurs mètres sous terre, la chaleur était étouffante. La faible lumière de la lampe à huile n’éclairait pas au delà de quelques pas, rendant l’avancée de la jeune femme hasardeuse. En effet, elle n’était pas sans savoir que la tombe était truffée de pièges, ceci afin de dissuader les pillards.

De temps à autres, elle passait une intersection et devait s’en remettre à son instinct pour choisir une direction. A n’en pas douter, cette succession de couloirs constituait un dédale. Aussi Li Gya essayait-elle de mémoriser le chemin qu’elle avait emprunté jusque là. Mais l’étroitesse de certains passages et l’atmosphère pesante de la masse de terre l’environnant rendaient les choses difficiles. Elle sentait une certaine angoisse l’envahir insidieusement à mesure que le temps défilait dans ce dédale infernal. Parfois, elle croyait voir apparaître le spectre du Premier Empereur ou de l’un des membres de sa fidèle armée d’argile au détour d’un boyau. L’idée que cet être terrifiant ou l’un de ses séides puisse déambuler dans ce labyrinthe à la recherche d’une proie lui glaçait le sang. Se sachant livrée à elle-même dans une tombe ou personne ne viendrait jamais la chercher, la jeune femme voyait sa détermination lentement rongée par la peur. Elle jetait de plus en plus souvent un regard par dessus son épaule, persuadée d’avoir entendu un bruit de pas ou un grattement contre les murs de terre.

Un grincement soudain sous son pied la fit bondir en arrière avant de se plaquer au sol. Au dessus de sa tête, elle entendit siffler plusieurs projectiles qui, s’ils l’avaient touchée, auraient aussitôt mis fin à sa progression de très sinistre façon.

« Prudence, Li Gya ! » se morigéna-t-elle.

Malgré la peur et l’angoisse, la jeune femme redoubla de vigilance, évitant plusieurs autres chausse-trappes. Plus les pièges étaient nombreux, plus elle se disait que son but se rapprochait. Et à chaque funeste mécanisme auquel elle échappait, sa détermination revenait.

« Je vais trouver ce maudit anneau et ressortir de ce tombeau ! Je ne laisserai ni l’impératrice, ni aucun de ses stratagèmes avoir raison de moi ! » se murmurait-elle.

Après de nombreuses autres minutes de progression, la jeune femme sentit le sol changer sous ses semelles : ce n’était plus de la simple terre battue mais des dalles de pierre. Le couloir s’élargissait et l’atmosphère se faisait moins pesante. C’est à cet instant que son destin se joua.

Posant le pied sur une nouvelle dalle, elle sentit un mouvement d’air et se retrouva prise dans un nuage de poussière. Ses yeux puis sa peau se mirent à la brûler avant qu’elle ne sente sa gorge se serrer de plus en plus. Toussant et crachant, la jeune femme fit un autre pas, puis deux, avant de s’abattre sur le sol inconsciente, ses doigts se contractant convulsivement sur le col de sa tunique pour tenter de respirer plus facilement.

Lorsqu’elle revint à elle, le couloir dans lequel elle avait pénétré était baigné d’une vive lumière. Devant elle s’ouvrait une porte d’où provenait cette éclatante clarté. Lentement, la jeune femme se redressa, le corps comme engourdit et s’avança vers cette source lumineuse. Elle se sentait irrésistiblement attirée, comme un papillon de nuit par la flamme d’une chandelle. Sans aucune appréhension, Li Gya franchit le seuil de cette porte et se retrouva à l’extérieur, dans un magnifique jardin empli de fleurs, baignant sous une douce lumière dorée. Le contact de cette lumière lui apporta une nouvelle chaleur, chassant le froid qui subsistait encore dans ses membres endoloris. Ses yeux baignant dans l’obscurité depuis plusieurs heures mirent quelques secondes à s’accoutumer à la luminosité. Clignant des paupières, elle vit une femme vêtue de blanc au visage paisible s’approcher d’elle.

« Bienvenue Li Gya » dit l’inconnue d’une voix douce.

« Où suis-je ? » demanda cette dernière.

« Au terme du chemin ; là où se rejoignent toutes les voies… »

« Je suis… Dans les Jardins Célestes ? »

L’inconnue acquiesça.

« Mais… Pourquoi suis-je ici ? Je suis si jeune ! J’ai encore tant de choses à vivre ! C’est à peine si j’ai découvert ce que peut réserver l’existence ! »

« La voie de chacun est tracée. Tu as suivie la tienne et elle s’est achevée. Mais ce n’est qu’une voie parmi des milliers d’autres, une goutte de songe dans l’immensité du Rêve… »

« Du rêve ? Mais non, ce n’est pas un rêve ! »

« Chaque existence en ce monde est un rêve en communication avec des centaines d’autres… »

« Comment ? Je ne comprends pas… »

« Lorsque le temps sera venu, tu comprendras. Tu es encore très jeune. »

« Mais… Et maintenant ? Qu’est-ce qui m’attend ? »

« Maintenant tu vas te rendormir, rejoindre un nouveau chemin. Ton temps ici n’est pas encore venu. Alors dors, mon enfant. Et rêve. Rêve une nouvelle vie. »

Aux derniers mots de l’inconnue, Li Gya sentit soudain ses paupières s’alourdir. Tout son corps se fit plus pesant. Elle lutta quelques instants contre la torpeur qui l’envahissait avant de succomber et de s’enfoncer dans le sommeil. Le murmure de l’inconnue l’accompagna durant ces brefs instant de conscience.

« Rêve mon enfant. Rêve… »



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Ecrit 10 avril 2016 par Damian dans la catégorie "Essais

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