octobre 8

L’homme qui ratait le coche

Par une glaciale et brumeuse journée d’hiver, enveloppé dans ma confortable robe de chambre, j’observais par la fenêtre embuée les passants aller et venir. L’agitation régnait dans la rue, chacun se pressant pour rejoindre son transport, son rendez-vous ou son logis.

J’avisais soudain, assis sur un banc, un homme de haute taille, plutôt bien mis de sa personne, le visage marqué par les ans, qui semblait attendre quelque chose. Il consultait régulièrement sa montre à gousset et se penchait sur un papier tenu serré contre son cœur. Lorsqu’une calèche se présenta au sommet de la rue, je le vis se raidir, regarder dans sa direction et se redresser. L’homme consulta une nouvelle fois sa montre puis le papier avant de lever le bras pour faire signe au conducteur.

Las, le temps qu’il compulse sa lettre et range sa montre, le véhicule avait dévalé la rue. Une passagère s’était penchée vers la fenêtre avant de détourner les yeux.

Le manège m’intrigua, aussi fixé-je mon attention sur la rue. Je vis l’ancêtre se livrer à son pantomime chaque fois qu’une calèche paraissait au sommet de la rue. Et chaque fois, il dressait le bras trop tard, sa montre et son papier toujours en main.

Dix fois, vingt fois, il répéta la manœuvre sans changer sa façon de faire. Un temps amusé puis soucieux, je me préparais à ouvrir ma fenêtre pour héler le vieillard.

A cet instant, le claquement d’un verre qui se brise retentit. La vitre se fissura alors que l’homme tombait au sol, inanimé. La première calèche reparut et s’arrêta, le cocher ayant vu l’ancêtre s’abattre. La passagère descendit et se jeta sur le corps, visiblement saisie de panique. Mais l’autre resta au sol, immobile, le teint devenu cireux.

Une bourrasque se leva, faisant s’envoler le chapeau de la demoiselle et se déployer sa chevelure auburn. Suivant son couvre chef des yeux, la belle croisa mon regard. Les superbes agates de ses iris emplies de larmes me percèrent alors que la vitre devant moi explosait. Je basculai en arrière, me retrouvant affalé dans mon fauteuil préféré. La fenêtre devant moi était intacte, encore toute parée de buée. Sur le guéridon proche de ma main, une lettre ouverte déroulait sa blancheur.

« Mademoiselle De …. vous convie à un rendez-vous. Une calèche passera vous prendre ce jour à dix heure, devant le seize de la rue Hoche. »

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octobre 7

Mun

Par un pâle soir d’automne au gré de mes errances
Dans la salle d’une auberge où j’étais réfugié
Après une longue marche, transi et fatigué,
Mon regard accrocha une saisissante présence.

Comme une pluie d’étincelles bondi hors du foyer,
Couronnée d’une aura pleine de chaudes couleurs,
Passant entre les tables de blêmes consommateurs,
Un être s’avançait et je croyais rêver.

S’arrêtant devant moi, la créature sourit,
Me glissant quelques mots d’une voix chaleureuse.
La seule proximité de cette âme merveilleuse
Suffit à me combler, me laissa étourdi.

Vous décrire sa beauté serait presque une offense
Tant elle rayonnait, les mots paraîtraient vains.
Dans cette sombre salle, à milieu des vauriens
Songeuse, elle dansait, sans crainte et sans défiance.

Quiconque aurait posé un geste malvenu
Aux dieux intransigeants, des comptes aurait rendu.
Car sans doute aucun, cet être de douceur
N’était rien moins qu’un ange venu nous faire honneur.

Depuis, à chaque fois que mon sort le permet
Sans hésiter, mes pas me ramènent en ces lieux.
Je reviens contempler l’astre venu des cieux
Et, un jour, plein de force, mon cœur lui offrirai.

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octobre 5

Tirésias

Oh toi, sinistre Sort, inconstante Destinée
N’avez-vous donc pour but que de me tourmenter ?
Pourquoi me faire goûter l’ardeur d’un renouveau
Si l’astre qui m’anime disparaît aussitôt?

Et toi, triste imbécile, pantin, vieille breloque!
Tu juges et vilipende. Mais de qui tu te moques?
Tes yeux voient mais ton cœur, ce mécanisme usé,
A-t-il vraiment conscience de la réalité ?

Il appelle l’Espoir, fragile, se languissant
Et lorsque l’Ange paraît, laisse passer l’Instant.
Dans son aveuglement, il blesse sans savoir,
Sectionnant un à un les fils de son histoire.

Ton esprit analyse, segmente tes émotions,
Et tes peurs inconscientes annulent toute action.
Tu n’es qu’une marionnette ballottée par les flots
Agrippée aux débris d’un antique radeau.

Happé par les élans de ton âme romantique
Tu vis hors de ce temps, dans ton monde onirique.
Les êtres d’exception qui effleurent cette bulle
S’en trouvent déroutés, affaiblis, ridicules.

Reviens donc aux vivants, voyageur égarés!
Laisse pour un moment les songes désincarnés.
Tu verras que la Terre en renferme quelques-uns
Qui te reconnaîtront, t’ouvriront le chemin.

Ici-bas viennent aussi s’aventurer les anges.
Leur radieuse aura éclaire ces lieux étrange.
L’un d’eux sera pour toi compagnon de voyage
Vos liens sont éternels, ils transcendent les Ages.

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septembre 4

L’Astrologue

Du haut des vieilles ruines d’une tour silencieuse,
Sur un trône de pierre patiné par les ans,
Un mutique souverain admire le firmament
Couvant quelques étoiles d’un regard amoureux.

Trop longtemps isolé, esclave de ses peurs,
A l’écart du monde, il a perdu la voix.
En sa prime jeunesse, banale, sans éclat
Il ne sut jamais laisser parler son cœur.

Pourtant, en lui, une flamme brûle depuis toujours
L’espoir d’un amour pur, le goût de la tendresse.
Dans ses songes, sans contrainte, aux fées il confesse
Ses plus intimes désirs pour quelques belles de jour.

Il n’eut jamais l’audace de tous ces baladins,
De ces esprits charmeurs ne cherchant que plaisir.
Pour lui, l’honneur d’une dame ne saurait souffrir
Toutes ces creuses paroles et ces vils desseins.

Alors, plutôt que rire, il préféra se taire.
De crainte d’offenser, de blesser par ennui
Jamais il ne confia le trouble qui le prit
Lorsque certaines passantes eurent l’heur de lui plaire.

Depuis lors, de son sang il tire quelques rimes
Rendant hommage aux grâces qu’il vient à contempler
Et les livrant aux vents, il laisse s’envoler
Ces aveux sur papier, vers les cieux et l’abîme.

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août 27

Mehaïg

Le jour juste naissant sur les landes pierreuses
Déroule un écheveau de brumes pâles et humides.
Par instant, on perçoit l’écho faible et morbide,
Le chant lugubre et triste d’une aigrette souffreteuse.

Sur une plage grise clopine l’ombre sans âge
D’un être au lourd passé, voûté par les éons.
Il chemine lentement, épave en perdition
Sur la côte désolée où son monde fit naufrage.

Dans le vent, il marmonne à qui voudra l’entendre:
« Je suis le roi pêcheur que l’époque oublia!
Maudit qui ne peut m’ouïr, de sa vie le paiera! »
Ces vagues imprécations se perdent sans attendre.

Par le passé, pourtant, il fut Haut Souverain
Détenteur de sagesse, gardien de grands trésors.
Mais le Temps, la folie, l’orgueil lui firent tort
Au loin il fut banni du jour au lendemain.

Dans ses terres d’agonie, encor, il espère,
Il attend l’âme noble levant sa punition,
Chevalier, dame, prince qu’importent les prédictions!
Le spectre cache doux cœur sous ses sinistres airs.

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août 21

Alwardyn

Sur les antiques rivages d’un lieu dissimulé
Entre nuages et brumes où le Temps m’entraîna,
Un soir au clair de lune une étoile tomba
Me révélant une âme à l’étrange beauté.

Assise près d’un feu se tenait une reine
Au port majestueux et sa peau opaline
Trahissait de la belle l’ascendance divine,
Baignée par les rayons de la douce Sélène.

Siégeant à ses côtés, comme tenant salon
Une riante fée, toute auréolée d’or
Devisait avec elle dans cette pâle aurore;
Sublimes demoiselles, pleines d’exaltation.

Dans les flammes dansait, éblouissante et pure,
Une sublime créature, maîtresse des foyers.
Sa silhouette ondulait et moi, hypnotisé
J’avançais, tel un spectre, hors de l’ombre, à pas sûrs.

Alors sur mon essence, trois regards se fixèrent:
L’argent, l’or et la braise, en un point s’unissant
D’un échange glacial me figèrent en l’instant
Et de toute leur présence, ces dames m’encerclèrent.

Mon corps à leur merci fut livré à leurs mains
Ces joueuses déesses y gravèrent leur empreinte;
Arabesques brûlantes, longues et polaires étreintes,
L’épiderme consumé par l’Étoile du Matin.

Lorsque enfin apaisées, elles cessèrent leurs assauts
Dans leur mystérieux cercle, elles me laissèrent entrer
Et d’un commun accord me nommèrent initié,
Détenteur des secrets que contenait leurs mots.

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août 16

Caliban

Je suis fais de terre brute et de roches brisées
Né de ses convulsions,calciné par ses feux;
L’écho de ma venue résonnant à cent lieux
Fendit un ciel de cendres en flèches ionisées.

A peine jeté au monde, déjà mille fois honni
Pour ma vile apparence, par tous conspué;
« A monstrueux visage, indicibles pensées! »
L’adage vite appliqué me condamne à la nuit.

Et pourtant, mon esprit, sous mon horrible face
N’aspire qu’à la beauté, la lumière et la vie.
Mon cœur, mon regard n’ont une once d’envie,
Nul mal ne réside sous mon affreuse cuirasse.

Mes sens s’ébaubissent devant une simple fleur!
Je ne veux l’effleurer pour la laisser sans trace.
Toute nymphe s’effraie de ma lourde carcasse
Fuyant à mon approche, disparaissant dans l’heure.

J’ai erré sur ce monde de si longues années
Ne trouvant devant moi qu’expressions de terreur
Que mon âme s’est vidée, lessivée par les pleurs
Mes jours mués en brume, par le Temps oublié.

Je me suis fais sauvage, solitaire, ténébreux
Évitant les humains pour les mieux observer.
Et malgré leurs erreurs, je reste fasciné
Par leur lien persistant avec le merveilleux.

Il circule en leurs peuples un sang noble et tranquille;
Ses enfants portent en eux l’éblouissante aura
Des être féeriques que le mal n’atteint pas:
Songes devenus chairs au caractères subtiles.

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août 7

Gravité

Lorsque la nuit étend ses voiles d’obscurité
Une à une s’allument les étoiles radieuses;
Éprise de liberté, mon âme triste et songeuse
Loin de ce corps si lourd rêve de s’envoler.

Sur les ailes du vent, au milieu des nuées
Emporté par la brise, là-haut, je voguerai;
Délivré de mes chaînes, ivre, je bondirai
Dans les cieux, l’esprit clair et le cœur apaisé.

J’effleurerai les astres, leurs halos de lumière
Voyant entre mes doigts glisser la fine poussière
De leur couronne céleste et, comblé, l’œil fier,
Tisserai un manteau d’éclats pâles et lunaires.

Dans l’ombre des tempêtes, je chevaucherai les brumes,
J’apprivoiserai la foudre et ses rais embrasés,
Me jetterai en ses feux pour mieux m’y consumer,
Et renaîtrai, dansant dans un nuage d’écume.

Sous la voûte céleste, offert aux éléments,
Je renouerai les liens que le Temps à brisé.
Vers l’antique tribu des Âmes Oubliées
Me porterons mes ailes et mon nouveau serment.

Sur le Seuil du Monde, entouré de mes pairs
Je laisserai, serein, le fardeau du Passé
Et tournant mes regards vers la Porte Enchantée,
Je franchirai le Voile vers d’autres univers.

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août 1

Reine des naufrages

Lorsqu’à l’ire de Neptune un jour j’échappai
Mon frêle et fier esquif par un typhon broyé
Des flots tempétueux ses débris rejetés
Sur une plage de sable, transis, je m’échouai.

Un soleil de plomb embrasait l’horizon
Séchant mes loques raides de sel et gorgées d’eau.
Étais-ce la chaleur, l’épuisement, d’autres maux
Qui m’entraînèrent alors vers un abîme profond ?

Un tintement loin du ressac au rythme lent
L’écho d’un cri d’oiseau dans les lourdes ramures
Le crissement d’un pas léger, un souffle pur
Me tirèrent hors de cet étrange engourdissement.

Ouvrant les yeux, la peau brûlée par le soleil
Je distinguais comme un mouvement par devers moi;
Une pâle brume que l’on aurait dotée de bras
Me berçant lentement dans ce fiévreux sommeil.

Une fraîcheur bienfaisante enfin me réveilla
L’ombre d’un linge humide sur mon front posé
Mes lèvres sèches d’eau doucement humectées
Et mon corps épuisé s’éloignant du trépas.

Sur le sable éclatant, au loin dansait une ombre
Silhouette évanescente, inconnue salvatrice;
Elle virevoltait sous une brise propice
Mélusine bondissante hors des vagues sombres.

Ses cheveux acajou tels des flammes voletaient
Sur sa peau laiteuse seulement drapée de toile;
Une blanche cheville ornée de minuscules étoiles
Dans ses gracieux envols soudain se révélait.

Je demeurai saisi par cette apparition
Charmé par ses regards poudrés de jaspe et d’or,
Bercé par les sourires qu’elle m’offrait encor
Entre les arabesques de ses ondulations.

Quelle était cette fée de feu, d’ambre et de nacre
Qui me sauvait la vie avant de me séduire?
J’en garde le secret et pour lui revenir
L’écrin de tous mes songes désormais lui consacre.

juillet 24

Aelki

Ardente et rousse étoile éclatante de vie
Tout soudain apparue au cœur de terres arides
Ton énergie embrase la dépouille livide
D’un être mille fois vieux et de corps et d’esprit.

Ta lumière, tes feux, tout de saphir et d’or
Illuminent les cieux comme un astre nouveau
Inspirant au poète belles rimes et doux mots
Qui célèbrent la fin de son inique sort.

Il honore la Nature pour cette âme lumineuse
Dont l’aura rayonnante le tire de sa torpeur.
La source jamais sèche d’où s’écoulent ses pleurs
Se tarit au contact de ta flamme merveilleuse.

« Digne fille de Freyja, Héméra incarnée,
Donne moi ta chaleur, ton souffle incandescent.
J’élèverais un autel pour ton contentement!
Belle Amaterasu, fais de moi ton aimé. »

Ainsi supplie-t-il dans l’aube rougissante
Cette ardente déesse de lui vouloir céder
Une part de sa grâce, de son éternité
Contre une dévotion à sa gloire toute-puissante.

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