juin 11

Manque

Il y a si longtemps que la Nef est partie,
Ce navire t’emportant vers cet autre pays.
Mon étoile, ma lumière, le poids de ton absence
Me fait courber l’échine et me déchire les sens.

Dans ma demeure de pierre, l’âtre toujours brûlant
Ne réchauffe plus mon cœur, le froid me vrille le sang.
Privé de ta présence, de ta douce énergie,
Le Temps dévore mon corps, laisse mon esprit transi.

Tout le jour, je geins, je t’appelle près de moi !
Je pleure,je désespère et mes sanglots me noient.
Mon tourment ne s’apaise que lorsque vient la nuit
Où je plonge vers le rêve loin de mon infamie.

D’une pensé je t’évoque, te trouve au creux d’un songe,
T’enlace pour chasser la douleur qui me ronge,
Retrouver ta chaleur, ton souffle élyséen
Et goutter à tes lèvres ton envoûtant parfum.

Mais quand j’ouvre les yeux, que vois-je ? Ce n’est pas toi !
Ce n’est qu’une inconnue qui m’a offert ses bras.
Elle ne peut savoir, l’inconsciente ingénue
Que m’ouvrir sa couche, c’est son trépas venu !

Ses langoureuses caresses n’attisent que ma faim,
Cet étrange appétit que ta présence éteint.
Je t’en prie, ma lumière, ne te sens pas trahie !
Elle n’est qu’une agape, doucereuse comme un fruit.

Pour ne jamais heurter ta nature délicate,
Cette bête assoiffée soumise aux lois d’Hécate
Refuse d’infliger une once de souffrance
La proie disparaîtra bien vite et en silence.

Au matin s’estompera cette nuit écarlate,
A mesure que du ciel les feux enfin éclatent,
Seule mon âme obscure demeurera entachée.
Belle dame, de toute souillure tu sera préservée.

Dès lors je retrouverai l’agonie de mes jours
Souffrant sans rien en dire, j’attendrai ton retour.

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juin 6

Memorabilis

La lune se levait, lanterne pâle et glacée dans le ciel d’hiver. Au loin hurlait un engoulevent, son cri angoissant incitant les dormeurs à resserrer leurs couvertures autour d’eux. Les branches d’arbres dénudées grinçaient au vent comme un sinistre signal.

Rassemblés devant une bonne flambée, la famille Daverne savourait une soupe chaude réchauffant leurs corps après une dure journée de labeur. Il y avait là Sequin, le père, Frosine, son épouse, Aglaé , l’aïeule et les trois enfants, Evrard, Ruon et Galvain. A leurs cotés se tenait la cousine Églantine, venue en visite pour quelques jours. Tous écoutaient le père conter comment il avait un jour roulé deux brigands cherchant à le dévaliser.

« Je les ai expédié à coups de sabots dans les ronces avant de les perdre dans le petit bois du Fauchard ! Et à ce que je sache, ils m’y cherchent encore ! »

« Chaque fois que tu nous racontes cette histoire, tu l’enjolive un peu plus, Sequin ! »

« Ah tais-toi, la mère ! » répliqua l’homme.

Et tous se mirent à éclater de rire alors que les parents se chamaillaient avec malice.

Un coup soudain frappé contre la porte les fit sursauter. Sequin fronça les sourcils et se leva, se dirigeant vers l’huis.

« Qui va là ? »lança-t-il.

Pour toute réponse, une nouvelle série de coups vint ébranler l’huis. L’homme saisit un bâton posé à coté de la porte avant de dégager la clenche et d’entrouvrir le battant. Dans la nuit glacée se tenait une silhouette humaine engoncée dans une cape dont le capuchon masquait son visage et les pans battaient au vent. Une main blanche et usée sortie de sous ce manteau se tendit vers Sequin, implorant une aumône. Le père n’était pas mauvais homme mais il demeurait près de ses sous. Aussi ouvrit-il un peu plus grand la porte en disant :

« Nous n’avons pas le sou pour un mendiant mais si tu connais quelque histoire, nous pouvons t’offrir un peu de soupe… »

La silhouette encapuchonnée hocha la tête et l’homme l’invita à entrer. Il tira un vieux tabouret près d’un coin de l’âtre et l’indiqua à l’inconnu. Ce dernier traversa la pièce silencieusement et s’assit sur le petit siège, la tête toujours inclinée vers le sol. Instinctivement, les enfants s’étaient rapprochés de leur mère à l’entrée de la silhouette. Églantine, quand à elle, s’écarta légèrement de la trajectoire suivie par l’arrivant avant d’aller saisir une écuelle et de la remplir de soupe. Sequin hochant la tête dans sa direction, la jeune fille tendit le bol fumant à l’encapuchonné. Celui-ci saisit le récipient de sa main blanche et le porta à sa bouche, les traits toujours dissimulés par sa capuche. Églantine se rassit sagement, à égale distance de la famille et de l’inconnu.

Lorsque ce dernier eut terminé sa soupe, il tendit l ‘écuelle vers la jeune fille qui s’en saisit et retourna la déposer sur la table. Elle avait vu du coin de l’œil le père faire un signe de tête négatif lorsqu’elle avait rapproché l’assiette de la marmite. Étouffant un bâillement, elle souhaita ensuite le bonsoir à tout le monde avant de rejoindre la chambre que les Daverne lui avaient préparé. Elle fit rapidement sa toilette avant de se glisser sous les draps, entendant au loin une voix rocailleuse commencer à conter.

Devant l’âtre, l’inconnu encapuchonné s’était en effet mis à parler.

« Ma rétribution pour ce bol de soupe sera donc une histoire. Aimez-vous les histoires à faire peur ? »

La famille ne pipant mot, il poursuivit :

« Mon histoire se passe dans un lointain royaume aujourd’hui oublié. Un soir de fête alors qu’ils faisaient bombance, une famille reçu la visite d’un lointain parent. Ce dernier ayant connu quelques déboires, il était sans le sou. En dernier recours, n’ayant plus que les nippes usées et déchirées qui le couvraient, il était venu mander l’aumône à ses cousins éloignés. Le maître de maison ne le reconnaissant pas, il fut fort mal reçu. On lui fit donner le bâton, on lui versa des seaux d’aisance dessus, le traita de tous les noms avant de le jeter dehors et de lui lâcher les chiens dessus. Le pauvre homme courut à en perdre haleine pour échapper aux limiers mais bientôt, il se trouva à bout de souffle et s’écroula dans un fossé. La meute ne mit pas longtemps à le trouver et le déchiqueta comme un vulgaire quartier de viande avant de laisser pourrir ce qu’elle ne dévora pas. Dans son dernier instant, l’homme maudit cette famille et réclama vengeance. Et contre toute attente, son appel fut entendu. Lorsque, au matin, les domestiques se levèrent pour ranger la maison après la fête de la veille, ils trouvèrent le maître de maison mort égorgé, la bouche remplie de pièces venant de son trésor. Sa femme avait été éventrée et jetée sur la table comme un morceau de gibier et ses enfants pendus aux tentures à l’aide des entrailles de leurs mère. Toute la salle était éclaboussée de sang alors que les chiens se régalaient encore de certains morceaux de chair arrachés aux cadavres. Les bêtes furent déclarées enragées et abattues. On leur mit sur le dos la mort de cette famille et l’histoire fut vite oubliée. Pourtant, quelques temps plus tard, la maison fut abandonnée par ses occupants sous prétexte que les spectres des défunts la hantait. Pendant ce temps, un équarrisseur d’un village proche s’installait dans une nouvelle maison grâce à une somme d’argent inespérée… »

L’inconnu se tût sur ces derniers mots, tous les regards encore tournés vers lui. Sequin suait à grosses gouttes depuis plusieurs minutes et s’était rapproché d’un buffet dans lequel il conservait les couteaux qu’il utilisait pour s’occuper des cochons l’hiver venu.

Dans la chambre, Églantine fut tirée de son sommeil en sursaut par d’affreux hurlements, des cris d’origine presque animale et des coups portés avec violence contre les meubles. Terrifiée, elle bondit hors de son lit et se glissa dans un recoin entre le lit et une commode en tremblant. La jeune fille resta blottie là jusqu’au matin, une fois que les cris eurent cessé depuis longtemps et que la porte de la maison laissée battante claqua avec violence contre son chambranle. A la lumière du jour, elle s’aventura péniblement jusque dans la grande salle, prête à fuir au moindre bruit. Et que croyez-vous qu’elle trouva ?

Sequin trônait cloué à son siège, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre, des écus enfoncés dans la bouche. Sa femme, la pauvre Frosine, était étendue sur la table, ses entrailles éclaboussant les murs et le sol de leur contenu. L’aïeule gisait toujours dans sa chaise, un crâne grimaçant échappé de la capuche du visiteur lui déchirant la gorge. Les trois enfants étaient pendus à une poutre, leurs langues gonflées dépassant des lèvres boursouflées de leurs petits visages congestionnés. La cape de l’inconnu s’étalait au sol, révélant une cage thoracique osseuse et blanchie par le temps. Tout autour étaient répandus les os qui constituaient son corps de son vivant.

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mai 29

Egérie

Oserais-je dire au monde votre douce beauté
Quand devant un miroir parfois vous vous mirez?
Cette si belle chevelure à la teinte cuivrée
Glissant sur votre nuque d’une gracieuse légèreté,

Ce malicieux regard couleur d’ambre brun
Flamboyant tel un astre lorsque la joie l’étreint,
Vos lèvres si charmante, délicates et fines,
Écloses comme un fruit mûr à la chair purpurine

Et votre peau de lys, légèrement satinée
Qu’à chaque mouvement je rêve de frôler.
Révèlerais-je aussi les courbes enjôleuses
Que cachent habillement vos toilettes charmeuses?

Je songe avec douceurs aux secrètes volutes
Qui habillent vos membres et cette tendre chute
De reins que dissimule tous vos atours de femmes
Pour mieux conquérir l’amant qu’ils désarment!

J’aimerais tant me faire bouchon de cette fiole
Déposant chaque jour une touche sur votre col
De cette exquise fragrance qui vous pare déjà
Comme la plus grande reine que cette terre porta.

Comme les perles liquide de ce précieux parfum,
Lentement je glisserais jusque sur votre sein.
Après avoir longuement baigné tout votre corps
Je viendrais effleurer votre précieux trésor.

Hélas, mille fois hélas, un destin bien retors
Nous prive l’un de l’autre, absurde coup du sort!
Jamais nous ne pourrons même un souffle partager:
Vous êtes si vivante, moi une ombre esquissée.

mai 23

Le collectionneur

Le club était noyé dans l’obscurité que perçaient ça et là les néons carmins cerclant les tables. De temps à autres, les stroboscopes jetaient leur lumière éclatante sur la foule s’agitant sur la piste de danse. De puissantes basses projetaient leur son sur la salle sans pour autant assourdir les danseurs, ni les clients rassemblés au bar.

Assis à une table à quelques pas de la piste, Ronan observait les corps se trémousser. Ses yeux étincelaient parfois d’un éclat rubis derrière le verre teinté de ses lunettes. Il avait depuis un moment jeté son dévolu sur une belle brune aux longs cheveux lisses glissée dans une robe courte épousant délicatement ses courbes. La belle dansait avec un relâchement et une sensualité fascinante, ce qui lui valait de nombreux regards de la part des hommes présents ce soir-là. Mais, comme à son habitude, Ronan les laisserait saliver un moment avant de s’emparer de l’objet de sa convoitise sous leurs yeux envieux.

Il admira encore un moment le ballet faussement subtil de ces affamés cherchant à se rapprocher de sa proie puis se redressa de toute sa hauteur avant de fendre la foule en direction de la jeune femme. Il se plaça à deux pas d’elle et se mit alors à onduler en rythme, alignant ses mouvement sur ceux de la belle. Cette dernière lui jeta à peine un regard mais il surprit l’ébauche d’un sourire au coin de ses lèvres. Après quelques minutes, les autres candidats intéressés par la jolie brune se détournèrent, voyant leurs chances disparaître avec l’arrivée de l’homme. Il faut dire que Ronan avait plutôt belle apparence : ses boucles châtain coupées courtes encadraient son visage plutôt pâle d’un halo doré contrebalancé par l’éclat de ses yeux gris. Son corps musclé et souple habillé d’une chemise sombre et d’un jean noir moulant ne laissait personne indifférent.

Ronan prolongea son jeu avec la brune pendant plusieurs minutes puis, profitant d’une accalmie musicale, il demanda à sa cavalière si elle ne souhaitait pas boire un verre.

« J’ai cru que vous n’alliez jamais le demander ! » Lui glissa-t-elle à l’oreille.

Puis elle se dirigea vers le bar, l’homme dans son sillage.

« Deux Bloody Kisses ! » lança-t-elle au barman avant de se retourner vers Ronan.

« Vous occultez la présence de n’importe qui d’autre lorsque vous dansez, mademoiselle. »

« Maëlle ; se présenta la jeune femme ; Merci vous n’êtes pas mal non plus. »

« Ronan. » Dit l’homme en lui prenant délicatement la main.

La jolie brune le laissa faire avant de la retirer doucement.

« Enchantée, Ronan. Vous venez souvent ici ? »

« Cela m’arrive de temps à autres, oui. Mais jamais en aussi charmante compagnie. »

« Est-ce que vous essayeriez de me faire du charme, Ronan ? »

« Qui n’essayerait pas avec une aussi jolie femme ? »

L’homme surprit un autre sourire fugace sur les lèvres de la jeune femme, lui confirmant qu’il avait toutes ses chances. Leur conversation dura un moment, échange de banalités et de tentatives d’approches plus ou moins subtiles, avant que Ronan ne demande :

« Ce club est vraiment trop bruyant. Cela vous dirait d’aller prendre un verre dans un endroit plus calme ? »

La jolie brune acquiesça.

« Je vous suis. C’est vrai qu’on ne s’entend pas, ici. »

Les jeunes gens passèrent récupérer leurs manteaux au vestiaire puis se retrouvèrent dehors. Maëlle passa alors son bras sous celui de Ronan et demanda d’un ton innocent :

« Nous allons chez toi ou chez moi ? »

« Qu’est-ce que tu préfères, ma belle ? »

« J’aime bien découvrir une personne grâce à l’intérieur de son logement. »

« Alors ça sera chez moi. »dit l’homme.

Un quart d’heure plus tard, ils étaient tous deux serrés l’un contre l’autre dans l’ascenseur de l’immeuble, leurs mains commençant à explorer leurs corps alors que leur bouches se soudaient l’une à l’autre de plus en plus souvent. Un mouvement coordonné de leur part referma la porte de l’appartement de l’homme alors que leurs vêtements commençaient à se détacher de leurs corps comme s’ils avaient une vie propre. Lorsqu’ils atteignirent le lit, il ne leur restait qu’un caleçon pour lui et un tanga de dentelles pour elle. Ils se jetèrent alors l’un sur l’autre sans aucune retenue, s’enlaçant, se pétrissant et se mordillant pour mieux embraser encore leur désir commun. Ronan laissa ses doigts et sa langue explorer tout le corps de sa partenaire en la dévorant des yeux. Maëlle ne fut pas en restes, parcourant elle aussi la peau de l’homme avec ses ongles, ses lèvres et toute l’imagination que pouvait avoir ses gestes. Leurs étreintes enflammées les menèrent à plusieurs reprises vers l’extase avant qu’ils ne s’écroulent, leurs membres et leurs corps mêlés, épuisés mais satisfaits.

Lorsqu’il commença à entendre le souffle de la jeune femme devenir plus régulier, Ronan rapprocha son visage du creux du cou de cette dernière et retroussa les lèvres. Un rayon de lune fit étinceler ses crocs à l’instant où ils perçaient la peau douce et parfumée. Les paupières de la jolie brune battirent mais le vampire l’enlaça plus solidement, l’empêchant de se débattre sans pour autant risquer de la blesser. Il tenait à conserver une certaine douceur ainsi qu’une forme de sensualité dans l’acte de se nourrir. Il ne déchirait ni n’abîmait jamais le corps de sa proie, à la différence de certaines goules qu’il avait croisé.

Emprisonnée dans son étreinte, Maëlle s’agitait un peu mais ses forces faiblissaient à mesure que lui s’abreuvait de son sang doucereux. Ronan entendait le cœur de la jolie brune ralentir petit à petit alors que la vie diminuait en elle.

« Ne me tue pas, pitié. »Murmura-t-elle en tournant son regard noisette vers les yeux gris de l’homme.

Allez savoir pourquoi, le vampire en fut touché. Il relâcha un instant sa prise et demanda :

« Que m’offres-tu pour ta vie ? »

« Je n’ai rien à t’offrir que moi… » répondit la jolie brune dont le regard s’éteignait.

« Alors, je t’ai déjà tout pris, jolie fleur… » dit Ronan avec douceur.

Puis il enlaça plus tendrement la jolie Maëlle, la berçant entre ses bras alors que les derniers signes de vie la quittaient.

Lorsque sa flamme se fut totalement éteinte, le vampire ramassa leurs vêtements, rhabilla la jeune femme et repassa les siens avant de soulever le corps inerte comme s’il s’agissait d’une simple dormeuse et quitta l’appartement qu’il s’était approprié pour l’occasion. Il regagna sa tanière quelque part dans un sous-sol oublié et plaça la dépouille de la belle dans un aquarium de verre où il versa une substance cristalline. Une fois que la substance se serait solidifié, la belle défunte irait en rejoindre d’autres dans la collection personnelle de Ronan, conservée dans sa beauté et sa fraîcheur pour l’éternité.

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mai 23

Chronoprisonnier

Elfes évanescentes, princesses des temps anciens,
Silhouettes entraperçues dans un mouvement subtile;
Demoiselles passantes sous des regards fébriles
Qui firent battre mon cœur d’un élan souverain

Aujourd’hui n’êtes plus que souvenirs perdus.
Spectres d’ombre, fumées et brumes vaporeuses
Avalées par le Temps et sa course furieuse,
De nos histoires ne restent que mon amour déchu.

Le Monstre jamais repu sur moi n’a pas de prise
Hormis de m’infliger d’innombrables blessures.
Il torture mon âme, la malmène, la fissure,
Maintenant sa pressions jusqu’à ce qu’elle se brise.

Sur bien des éons, il en jette les fragments,
Me plaçant en témoin d’une fuite inexorable:
Celle de son appétit, féroce et redoutable
Qui conduit toute vie vers ses derniers instants.

Dans mes veines, il répand son funeste poison,
Envahit mon esprit de son sinistre glas,
Fiche dans mon pauvre cœur de la peine chaque éclat
Que ravivent les flots d’anciennes émotions.

Pleure mon âme de tant de passions oubliées,
Coulent les larmes huileuses, regrets, incertitudes;
Tout mon être s’étiole, pétrit de solitude,
N’étant jamais perçu qu’en triste passager.

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mai 11

Adras

Dans les ruines oubliées d’un monde moribond
gisait l’obscure dépouille d’une créature honnie:
un traverseur de voiles porteur d’infamie
qui ébranla les Songes en fendant l’horizon.

Malgré sa toute puissance et son halo d’effroi,
le monstre fut vaincu, brisé par quelques mots.
Sur son corps déchiré, on apposa un sceau
effaçant ses pouvoirs, annihilant ses droits.

Puis on le fit renaître pour expier ses fautes.
Pour mieux le contrôler, on lui greffa un coeur,
une âme pleine de pureté, siège de mille douleurs,
une enveloppe de chair pour lui servir d’hôte.

On lui prêta le don d’une longue existence
dans un monde encore jeune d’un vibrant avenir.
De combien de manières, las, on le vit souffrir
emporté par la fougue de ses tout nouveaux sens.

Mille blessures, mille mort habillaient son destin,
rongeant son coeur de verre et son âme délicate.
L’une en particulier, insidieuse, sans hâte,
fendit le réceptacle sous le poids du chagrin.

La créature sombra dans une lente agonie,
laissée seul en un coin du monde reculé.
Les fragments de son coeur furent éparpillés,
son nom, son existence furent livrées à l’oubli.

La dernière nuit de lune en ce monde finissant
vit descendre des cieux un ange de lumière.
Dans la carcasse putride remit les bris de verre,
les ressoudant ensemble d’un pleur compatissant.

« Roi des ruines tu étais et tu subis mille peines.
Aujourd’hui tu n’es plus qu’un être ignoré.
De ma main je t’apaise, répare ton coeur brisé
car jusqu’à la lie tu as bue toute ta haine. »

Ainsi parla l’Elue au sinistre cadavre,
lui rendant enfin droit à une vie paisible.
D’un baiser elle scella son pardon invisible
avant d’emporter l’être vers son éternel havre.

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mai 2

La sylve

Le frémissement du feuillage tira Inou de son sommeil. Elle ouvrit ses grands yeux bruns, s’ébroua et bondit sur ses pattes, tous les sens aux aguets. Sous le clair de lune, la grande forêt bruissait de mille petits sons : hululements de chouettes, couinements de rongeurs, froissements de plumes et de feuilles. La brise portait également la trace olfactive de toute cette agitation ainsi qu’une odeur d’humus et de résine inhabituelle. La biche battit de ses longs cils, humant la fragrance portée par le vent avant de s’élancer entre les troncs et les buissons. Quelque chose l’appelait vers les profondeurs de la forêt.

En quelques bons rapides, Inou atteint une troué entre les arbres. Un vieux chêne majestueux occupait la partie nord de cette petite plaine herbeuse, déployant ses racines entre les bouquets de joncs et d’herbes folles. Une petite source glissait depuis son pied et venait former une mare brillante comme un miroir sous la lune argentée. La vue de l’eau fraîche attira la biche qui sentait la soif lui venir. Elle s’approcha de la mare d’un pas prudent, scrutant toujours les alentours. Lorsqu’elle fut suffisamment confiante, Inou pencha le cou et plongea le museau dans l’eau.

A cet instant, un morceau d’écorce du chêne se détacha du tronc et se déplia lentement. La biche releva le nez, intriguée mais sans pour autant s’effrayer. De l’arbre centenaire émergea bientôt une forme humanoïde aux membres longs et fins. Sa peau épousait les formes et l’apparence de l’écorce, ses yeux en amande étaient couleur d’ambre et sa chevelure était faite de lianes à la teinte d’agate.

« Peuple de la grande forêt, Chyloé vous dis bonsoir. » gazouilla la dryade en s’étirant.

La créature et la biche échangèrent un regard amicale puis cette dernière se remit à laper un peu d’eau. D’autres habitants du sous-bois s’approchaient, également attirés par la présence de la dryade. Il était rare que ces esprits de la nature s’éveillent. La plupart semblait avoir disparu de la terre, les zones forestières ayant été largement ravagées par les humains.

Lorsque Inou eut étanché sa soif, elle releva la tête pour observer plus longuement la créature sylvestre. Cette dernière s’était assise au bord de la mare, laissant la plante de ses pieds y tremper comme pour se rafraîchir. Elle rendit son regard à la biche puis ferma les yeux et offrit son visage aux rayons de lune. Inou se rapprocha alors de la dryade et vint glisser son museau près de l’épaule de la créature.

« Qu’as-tu à me raconter, belle Inou ? » lui lança cette dernière.

« Rien de plus que ce que le vent t’aura déjà rapporté, Chyloé. » répondit la biche.

« Harald n’est pas avec toi ? »

« Mon époux vit sa vie parmi les bois mais il n’est jamais très loin. »

L’esprit de la forêt et l’animal tournèrent alors leurs regards vers l’orée de la forêt. Un grand cerf blanc à la lourde ramure les observait entre les troncs. Il lâcha un paisible brame lorsqu’il vit les deux femmes le regarder puis reprit sa ronde aux abords de la trouée.

« En effet, il n’est jamais loin. Mais quel air sérieux il arbore toujours ! » dit la dryade.

« Ne te moque pas, Chyloé. Tu sais quelles responsabilités lui incombent. » la gourmanda Inou.

« Je sais, mon amie, je sais. Le gardien de la forêt doit assumer beaucoup de tâches. Conserve-t-il toujours cette forme ou se souvient-il comment en changer ? »

« Vois par toi-même. Harald, mon bel époux, cette facétieuse dryade se demande si tu sais toujours te transformer. » héla la biche.

Le grand cerf arrêta sa promenade entre les troncs et s’approcha de la clairière. Au fur et à mesure qu’il avançait, son apparence changeait. Lorsqu’il déboucha sur l’herbe, il n’était plus cerf. Devant les deux femmes se tenait maintenant un homme de haute stature, au torse couvert de mousse, aux yeux noirs étincelants et à la tête couronnée d’une impressionnante ramure argentée.

« Alors Chyloé ? » lança-t-il d’une voix de basse à la dryade.

« Je vois que tu n’as rien perdu de ta prestance, noble Harald. » répondit cette dernière en souriant.

La biche poussa l’esprit sylvestre du museau.

« Ne lui fais pas ton numéro de charme, Chyloé. »

« Ne t’inquiète pas, Inou. Je sais que le bel Harald n’a d’yeux que pour toi. »

Un éclat malicieux passa dans le regard de l’homme. Il prit son élan et franchit la petite mare d’un bond pour se retrouver à coté des deux femmes. Mais ce fut sous sa forme de cerf qu’il atterrit, venant affectueusement frotter son museau contre le cou de la biche et éclaboussant la dryade d’une petite ruade dans l’eau.

« Ah assez, les amoureux ! » dit cette dernière d’un air faussement vexé.

Elle se redressa, gratifia les deux cervidés d’une caresse sur leurs cous puis s’immergea dans l’eau telle une naïade. Harald et Inou s’éloignèrent alors, disparaissant dans les sous-bois et laissant la dryade à son bain.

Une fois le corps bien délassé, cette dernière ressortit de l’eau en secouant sa longue chevelure. Un humain passant par là l’eut-il aperçue qu’il l’aurait prise pour une nymphe sortant de la baignade. Sa peau couleur écorce avait pris une teinte d’ivoire rose et les lianes la couronnant s’étaient assombries. Les gouttes d’eau brillaient sous la lune, parsemant son corps de fragments d’étoiles étincelants. Une branche du vieux chêne s’inclina et fit descendre une tunique de joncs tressés vers l’esprit sylvestre. Cette dernière se saisit du vêtement et le passa sur son corps longiligne.

« Es-tu certaine de vouloir t’aventurer chez ces humains, Chyloé ? » Fit une voix de baryton en provenance du chêne.

« Oui, père. Je veux comprendre ce qui les pousse ainsi à maltraiter Mère Nature. »

« C’est qu’ils sont tout simplement mauvais ! Il n’y a pas à chercher plus loin ! »

« Je n’en suis pas convaincue, père. Laisse-moi faire à mon idée et lorsque je reviendrai, je te raconterai tout ce que j’ai appris. »

« Soit ! Mais sois très prudente, ma petite fille. Nous ne sommes plus très nombreux en ce monde. Tu vas t’aventurer chez les responsables de notre déclin. »

« Ne t’inquiète pas, père. Je passerai inaperçue sous cette apparence. »

« Je l’espère, ma fille. Je l’espère. »

La dryade ayant terminé de se vêtir fit une révérence au vieux chêne puis se détourna et s’engagea dans les sous-bois.

« Reviens-moi vite, Chyloé ; murmura le vieil arbre ; Le temps ronge déjà ton vieux père et ton absence va ne faire qu’accélérer les choses. Reviens-moi vite, toi le dernier esprit libre des forêts. »

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avril 29

Typhon

Fragments vibrants, s’entrechoquant,
Perdant leur fragile cohérence.
Ici, ailleurs dans l’espace-temps,
Bouleversements de l’existence.

Ère incertaine, en mouvements
Sortant d’une longue léthargie
En un périlleux foisonnement
De mille émotions, l’homme frémit.

Lumière et ombre, tout se succède,
De haut en bas courbant l’esprit.
Le pseudo calme qui précède
Annonce une tempête infinie.

Danse sur le fil de ta vie!
Essai de ne pas craindre l’onde,
Celle qui résonne et t’étourdit
Quand nuit et jour se confondent.

Tel un instrument déréglé,
Tu captes trop de sensations.
Au point de t’en faire saturer
Et de t’y perdre pour de bon.

Accroches-toi à tes piliers
Qui te soutiennent et te structurent.
Laisse la déferlante passer.
Ne restera que ce qui dure.

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avril 20

Korrigans

Timothée s’éveilla dès l’aube tant il était excité, ce jour-là. En effet, l’oncle Boniface l’avait autorisé à laisser ses corvées de côté pour partir à la cueillette des champignons. Le hameau Saint Nicolas s’éveillait encore alors que le jeune garçon s’élançait déjà. Sa houppelande nouée en hâte flottait derrière lui et ses godillots frappaient avec allant la terre du chemin. En arrivant à la lisière du bois des Esseres, il ralentit pourtant le pas. Le calme et la majesté des hautes frondaisons l’intimidaient toujours un peu.

« Bonne Mère, veillez sur nous le long du chemin. »murmura-t-il en son fort intérieur.

Sur cette muette prière, il s’engagea sous les ramures, commençant à scruter les environs. Le jeune garçon tentait de deviner les petits dômes blancs ou bruns dissimulés au pied des grands arbres. Tout à sa recherche, il s’enfonçait de plus en plus loin dans les bois, s’écartant du chemin pour augmenter ses chances de trouver un bon coin à champignons. Au dessus de lui les oiseaux sautillaient en pépiant d’une branche à l’autre, les écureuils bondissaient tels des éclairs roux dans l’épais feuillage. La forêt s’animait lentement à mesure que le jour filtrait entre les frondaisons.

Au détour d’un fourré touffu, Timothée découvrit une vaste clairière parsemée de petits dômes couleur ivoire. Se jetant à genoux dans l’herbe rosée, il commença sa cueillette, enchanté de sa trouvaille. Son panier se garnissait rapidement et le jeune garçon salivait déjà en songeant aux délicieux plats qu’ils allaient préparer quand il aperçut à la limite de la clairière un gros bolet doré dans un cercle de plus petits champignons. Un éclair de gourmandise s’alluma dans son regard. Le petit se remit sur ses pieds et s’avança droit vers le cercle.

A l’instant où il franchissait l’anneau de dômes blancs encerclant le bolet, l’atmosphère du bois environnant changea : les oiseaux se turent, la lumière prit une teinte bleu sombre, les arbres se déformèrent, se courbant et s’entortillant pour former une masse plus dense. Un ricanement retentit, venu d’une branche basse à quelques pas du jeune garçon.

« Eh bien, qui voilà dans notre forêt ? » questionna une voix nasillarde.

Timothée eut un mouvement de surprise puis répondit :

« Je m’appelle Timothée. Je suis venu cueillir des champignons. »

« Et qui t’en a donné l’autorisation ? »

« Mon oncle Boniface. »

Un grand rire résonna sur les troncs distordus des alentours.

« Ton oncle Boniface ? Et quelle autorité a-t-il dans cette forêt ? »

Devant le silence du petit, la voix reprit :

« C’est bien ce qu’il me semblait ! Il n’en a aucune. Et pourtant, tu t’aventures chez nous et viens nous voler. Ce n’est pas très aimable, petit humain. »

A cet instant, une étrange créature, de la taille d’un enfant mais dotée de longs bras et jambes, se laissa tomber sur le sol.

« Méandrus Ternevent, pour ne pas te servir ! Maintenant que te voilà chez nous, il va te falloir laisser une compensation si tu veux repartir… »

« Un gnome ! Vous êtes un gnome ! » s’exclama Timothée en écarquillant les yeux.

« Pfft ! Gnome, lutin, korrigan, halfeling… Vous, les humains êtes si prompt à nommer les choses… »

Ternevent sautilla, fit une roue puis s’empara du panier que tenait le jeune garçon.

« Voyons voir ça… Mazette, quelle récolte ! Que comptes-tu faire avec tout ça ? »

« C’est pour agrémenter les plats du dimanche. » répondit le petit, vaguement inquiet.

Le gnome lui lança un regard perçant avant d’éclater d’un rire sardonique.

« Et que crois-tu que cela va te coûter ? »

« Je peux vous en laisser la moitié, si vous voulez. »

« Penses-tu que tu peux payer avec ce que tu as volé ? » fit Ternevent avec un sourire mauvais.

« Que voulez-vous en échange ? » demanda Timothée, de moins en mois rassuré.

« Ahahah ! Je te propose un jeu. Trouves la réponse à une énigme et je te laisse partir. Échoues et tu restes avec moi… »

Un frisson parcourut l’échine du jeune garçon. Il avait entendu plusieurs fois ce genre de contes à la veillée, ceux ou un humain croisait le chemin du petit peuple des forêt. Cela se terminait rarement bien. Malgré tout, il n’avait pas beaucoup de choix. S’il voulait rentrer chez lui, il devait relever le défi du gnome.

« D’accord. » accepta-t-il.

Ternevent fit alors une cabriole qui le vit atterrir sur le chapeau du bolet doré.

« Très bien, très bien… Mais attention, garçon ! Qui se dédit de sa parole en subira les conséquences ! »

Le korrigan croisa les jambes et se mit à se frotter le menton sans quitter le petit des yeux.

« Voyons, voyons… Le matin d’orient, doré comme un bon pain, le soir en occident, mon cœur se fait carmin. Qui suis-je ? »

Déconcerté par l’énigme, Timothée réfléchit quelques instants. Il n’avait pas l’habitude de jouer à ce genre de jeu. L’un de ses frères y serait bien plus doué.

« Alors ? » s’impatienta Ternevent.

« Laissez-moi une minute… Je connais la réponse. »

« Décide-toi vite, petit humain. Mes amis vont bientôt arriver. Et ils ne sont pas aussi indulgents que moi ! »

De moins en moins rassuré, Timothée se rapprocha de son panier tout en se glissant vers le bord du cerce de champignons. Le gnome l’observait du coin de l’œil en ricanant. Dans le fouillis de branches et de buissons alentours, des bruits et des ricanements commençaient à se faire entendre. Soudain, Ternevent bondit vers le jeune garçon.

« Tu crois que je ne vois pas ce que tu essais de faire ? Tu n’as pas répondu à ma devinette, alors maintenant tu es à moi ! » glapit-il en tentant d’attraper Timothée par la manche. Ce dernier fit un pas de coté, frôlant la limite du cercle et dit :

« Je n’ai pas encore donné de réponse… »

« Trop tard !; fit l’autre ; la lune va bientôt se lever. Cela signifie que tu es coincé ici ! »

Le jeune garçon frémit avant qu’une lumière de compréhension ne vienne éclairer son visage.

« Je sais ! C’est le soleil ! »

Ternevent qui allait le happer, s’arrêta. Un méchant sourire tordait son visage.

« Tu n’es pas aussi bête que tu le parais. Soit, tu as trouvé la réponse mais tu vas quand même rester ici… »

« Ah ça non ! » cria Timothée.

Et aussitôt, il fit un pas en arrière, sortant de l’anneau de petits dômes blancs. Alors, la forêt autour de lui reprit son apparence initiale, à une différence près : le jour tombait déjà. Empoignant son panier, le jeune garçon se mit à courir à travers les sous bois, cherchant le chemin qui l’avait mené là. Derrière lui, il entendit la voix de Ternevent et son ricanement sinistre :

« Tu nous échappes pour cette fois, mais tu reviendras ! Et alors, nous te tiendrons pour de bon. »

Après quelques minutes, le petit retrouva la terre de la route et fila à toute allure jusque chez lui. Il entendait encore le rire sardonique du korrigan résonner à ses oreilles ainsi que le bruit de ses pieds faisant des cabrioles.

Cette étrange journée et son souvenir peuplèrent pour un temps ses cauchemars et le poursuivirent longtemps, bien après qu’il fut devenu adulte et qu’il eut lui-même des enfants. Lorsque ceux-ci s’aventuraient dans la forêt, Timothée les mettait en garde :

« Ne vous écartez pas du chemin ! Et si vous voyez des champignons en cercle, courrez dans l’autre direction ! »

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avril 10

Dédale

Li Gya fut tirée de son sommeil par la première suivante de l’impératrice.

« Debout, Li Gya ! Le conseillé Zhu a expressément demandé après toi ! Ne le fait pas attendre ! »

« Zhu ? Qu’est-ce qu’il veut à une heure pareille, ce vieux bouc ? » demanda la jeune femme d’une voix ensommeillée.

« Quelle importance ? Notre maîtresse n’appréciera pas si elle apprend que tu ne respectes pas les conseillés de l’Empereur. »

« Et qui lui dira ? »

La première suivante repoussa alors les draps couvrant Li Gya et secoua la jeune femme de plus belle. Après quelques secondes, cette dernière s’avoua vaincue et s’extirpa de son lit.

« C’est bon, c’est bon ! J’y vais ! » maugréa-t-elle.

Se redressant, elle attrapa un peignoir de lin qu’elle passa par dessus sa tunique avant de se diriger vers l’antichambre de l’aile réservée aux suivantes de l’impératrice. Dans la pièce l’attendait un homme âgé richement vêtu et donnant l’impression d’une certaine nonchalance. Mais Li Gya savait ne pas devoir se fier à cette apparence. Sous ses airs de hibou ahuri, Zhu était un vieux renard, très fort pour manipuler son monde.

« Li Gya, quel plaisir de te voir ! » commença l’homme d’une voix joviale.

« Monsieur Zhu, c’est un honneur de vous recevoir. » répondit la jeune femme en tenant son rôle de dupe.

Elle s’inclina lentement, sentant le regard de l’homme se glisser dans l’échancrure de son peignoir pour profiter de la vue. En se relevant, elle tira discrètement sur un pan de sa tenue pour la resserrer ; rien ne l’obligeait à laisser l’autre se rincer l’œil. Se rappelant à ses devoirs d’hôtesse, elle invita le conseillé Zhu à s’asseoir devant la petite table installée au centre de la pièce avant de s’agenouiller à son tour sur le coté droit du meuble.

« Notre chère impératrice, ta maîtresse t’a recommandée à moi pour une mission de grande importance ; poursuivit Zhu ; Elle a venté ta pureté et ton dévouement à l’Empire en des termes très élogieux. »

La teneur du discours du conseillé mis la jeune femme en alerte ; personne n’était sans savoir que l’impératrice avait une très mauvaise opinion de ses dames de compagnie et en les tolérait que pour affirmer son rang. Elle les soupçonnait toutes d’avoir des vues sur l’Empereur et de vouloir usurper sa place auprès de lui. Aussi, de telles paroles ne pouvaient que cacher quelque chose. Ne laissant rien paraître, la jeune femme prit une mine appropriée et laissa son interlocuteur continuer.

« Tu n’es pas sans savoir que c’est bientôt l’anniversaire de notre lumineux souverain. Aussi sa douce compagne souhaite-t-elle lui offrir un présent digne de lui. C’est pour obtenir ce présent que j’ai besoin de tes services… »

« Puis-je vous demander, monsieur Zhu, en quoi une humble suivante peut être utile à un tel projet ? »

« Le présent choisi appartenait au père de notre glorieux Empereur. Pour nous le procurer, il nous faut donc pénétrer dans le mausolée du défunt. Seule une âme pure de toute souillure peut s’y rendre sans crainte. C’est en cela que tu nous es utile, petite colombe. »

La surprise puis la crainte glissèrent fugacement sur le visage de Li Gya. Ainsi, c’était pour violer la tombe du Premier Empereur que Zhu était venue la chercher. Bien que ne se sachant pas tout à fait aussi pure que ce que disaient les bruits de palais, la jeune femme ne pouvait refuser. Si elle révélait qu’elle n’était plus vierge, c’était la disgrâce pour elle et toute sa famille. Il en allait de même si elle tentait de fuir ou de se soustraire à cette mission. L’impératrice avait bien manigancé son coup pour se débarrasser d’une potentielle rivale.

« Pour conserver la surprise et ménager les susceptibilités, nous devons partir dès ce soir. Vas t’habiller, Li Gya ;je t’attends ici. »

Le ton de l’homme, bien que badin, était sans équivoque. Aussi la jeune femme se leva lentement et prit la direction de sa chambre. Elle ne doutait pas que si elle faisait le moindre geste inconsidéré, les gardes escortant le conseillé Zhu se chargeraient de l’emmener contre son gré. Aussi décida-t-elle de se donner du temps pour trouver une issue. Parvenue à sa chambre, elle ôta son peignoir et sa fine tunique pour passer des vêtements plus appropriés. Elle enfila une solide chemise de serge ainsi que des pantalons de lin avant de réunir ses longs cheveux en tresse et de passer des souliers à semelle de paille. Ne souhaitant pas partir les mains vides, elle glissa à sa ceinture un petit couteau en bronze pour parer à certaines éventualités. La jeune femme reprit ensuite le chemin de l’antichambre où elle retrouva Zhu qui l’attendait, entouré de ses gardes du corps.

« Parfait. Tu es aussi serviable que l’a décrit notre chère impératrice. Ne perdons pas de temps, allons-y. »

A ce signal, l’un des gardes la prit par le bras et la conduisit à l’extérieur où une chaise à baldaquin attendait le conseillé. Celui-ci grimpa à l’intérieur et la petite troupe se mit en route, deux homme encadrant Li Gya qui marchait derrière.

Arrivé à proximité de la tombe, on fournit à Li Gya une petite lampe à huile, ainsi qu’un silex, deux outres, l’une d’eau, l’autre d’huile ainsi qu’une bourse en soie pour y glisser le cadeau une fois celui-ci en sa possession. Deux hommes soulevèrent alors une petite dalle ouvrant sur un puits d’aération par lequel ils firent descendre la jeune femme au moyen d’une corde.

« Tu trouveras l’anneau du Premier Empereur dans l’un des vase près de sa dépouille. C’est cela que tu dois ramener. Fais vite !» lui lança Zhu avant qu’elle ne disparaisse dans le boyau.

Li Gya progressait depuis plusieurs minutes dans une enfilade de couloirs exiguës. A plusieurs mètres sous terre, la chaleur était étouffante. La faible lumière de la lampe à huile n’éclairait pas au delà de quelques pas, rendant l’avancée de la jeune femme hasardeuse. En effet, elle n’était pas sans savoir que la tombe était truffée de pièges, ceci afin de dissuader les pillards.

De temps à autres, elle passait une intersection et devait s’en remettre à son instinct pour choisir une direction. A n’en pas douter, cette succession de couloirs constituait un dédale. Aussi Li Gya essayait-elle de mémoriser le chemin qu’elle avait emprunté jusque là. Mais l’étroitesse de certains passages et l’atmosphère pesante de la masse de terre l’environnant rendaient les choses difficiles. Elle sentait une certaine angoisse l’envahir insidieusement à mesure que le temps défilait dans ce dédale infernal. Parfois, elle croyait voir apparaître le spectre du Premier Empereur ou de l’un des membres de sa fidèle armée d’argile au détour d’un boyau. L’idée que cet être terrifiant ou l’un de ses séides puisse déambuler dans ce labyrinthe à la recherche d’une proie lui glaçait le sang. Se sachant livrée à elle-même dans une tombe ou personne ne viendrait jamais la chercher, la jeune femme voyait sa détermination lentement rongée par la peur. Elle jetait de plus en plus souvent un regard par dessus son épaule, persuadée d’avoir entendu un bruit de pas ou un grattement contre les murs de terre.

Un grincement soudain sous son pied la fit bondir en arrière avant de se plaquer au sol. Au dessus de sa tête, elle entendit siffler plusieurs projectiles qui, s’ils l’avaient touchée, auraient aussitôt mis fin à sa progression de très sinistre façon.

« Prudence, Li Gya ! » se morigéna-t-elle.

Malgré la peur et l’angoisse, la jeune femme redoubla de vigilance, évitant plusieurs autres chausse-trappes. Plus les pièges étaient nombreux, plus elle se disait que son but se rapprochait. Et à chaque funeste mécanisme auquel elle échappait, sa détermination revenait.

« Je vais trouver ce maudit anneau et ressortir de ce tombeau ! Je ne laisserai ni l’impératrice, ni aucun de ses stratagèmes avoir raison de moi ! » se murmurait-elle.

Après de nombreuses autres minutes de progression, la jeune femme sentit le sol changer sous ses semelles : ce n’était plus de la simple terre battue mais des dalles de pierre. Le couloir s’élargissait et l’atmosphère se faisait moins pesante. C’est à cet instant que son destin se joua.

Posant le pied sur une nouvelle dalle, elle sentit un mouvement d’air et se retrouva prise dans un nuage de poussière. Ses yeux puis sa peau se mirent à la brûler avant qu’elle ne sente sa gorge se serrer de plus en plus. Toussant et crachant, la jeune femme fit un autre pas, puis deux, avant de s’abattre sur le sol inconsciente, ses doigts se contractant convulsivement sur le col de sa tunique pour tenter de respirer plus facilement.

Lorsqu’elle revint à elle, le couloir dans lequel elle avait pénétré était baigné d’une vive lumière. Devant elle s’ouvrait une porte d’où provenait cette éclatante clarté. Lentement, la jeune femme se redressa, le corps comme engourdit et s’avança vers cette source lumineuse. Elle se sentait irrésistiblement attirée, comme un papillon de nuit par la flamme d’une chandelle. Sans aucune appréhension, Li Gya franchit le seuil de cette porte et se retrouva à l’extérieur, dans un magnifique jardin empli de fleurs, baignant sous une douce lumière dorée. Le contact de cette lumière lui apporta une nouvelle chaleur, chassant le froid qui subsistait encore dans ses membres endoloris. Ses yeux baignant dans l’obscurité depuis plusieurs heures mirent quelques secondes à s’accoutumer à la luminosité. Clignant des paupières, elle vit une femme vêtue de blanc au visage paisible s’approcher d’elle.

« Bienvenue Li Gya » dit l’inconnue d’une voix douce.

« Où suis-je ? » demanda cette dernière.

« Au terme du chemin ; là où se rejoignent toutes les voies… »

« Je suis… Dans les Jardins Célestes ? »

L’inconnue acquiesça.

« Mais… Pourquoi suis-je ici ? Je suis si jeune ! J’ai encore tant de choses à vivre ! C’est à peine si j’ai découvert ce que peut réserver l’existence ! »

« La voie de chacun est tracée. Tu as suivie la tienne et elle s’est achevée. Mais ce n’est qu’une voie parmi des milliers d’autres, une goutte de songe dans l’immensité du Rêve… »

« Du rêve ? Mais non, ce n’est pas un rêve ! »

« Chaque existence en ce monde est un rêve en communication avec des centaines d’autres… »

« Comment ? Je ne comprends pas… »

« Lorsque le temps sera venu, tu comprendras. Tu es encore très jeune. »

« Mais… Et maintenant ? Qu’est-ce qui m’attend ? »

« Maintenant tu vas te rendormir, rejoindre un nouveau chemin. Ton temps ici n’est pas encore venu. Alors dors, mon enfant. Et rêve. Rêve une nouvelle vie. »

Aux derniers mots de l’inconnue, Li Gya sentit soudain ses paupières s’alourdir. Tout son corps se fit plus pesant. Elle lutta quelques instants contre la torpeur qui l’envahissait avant de succomber et de s’enfoncer dans le sommeil. Le murmure de l’inconnue l’accompagna durant ces brefs instant de conscience.

« Rêve mon enfant. Rêve… »

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