mai 11

Adras

Dans les ruines oubliées d’un monde moribond
gisait l’obscure dépouille d’une créature honnie:
un traverseur de voiles porteur d’infamie
qui ébranla les Songes en fendant l’horizon.

Malgré sa toute puissance et son halo d’effroi,
le monstre fut vaincu, brisé par quelques mots.
Sur son corps déchiré, on apposa un sceau
effaçant ses pouvoirs, annihilant ses droits.

Puis on le fit renaître pour expier ses fautes.
Pour mieux le contrôler, on lui greffa un coeur,
une âme pleine de pureté, siège de mille douleurs,
une enveloppe de chair pour lui servir d’hôte.

On lui prêta le don d’une longue existence
dans un monde encore jeune d’un vibrant avenir.
De combien de manières, las, on le vit souffrir
emporté par la fougue de ses tout nouveaux sens.

Mille blessures, mille mort habillaient son destin,
rongeant son coeur de verre et son âme délicate.
L’une en particulier, insidieuse, sans hâte,
fendit le réceptacle sous le poids du chagrin.

La créature sombra dans une lente agonie,
laissée seul en un coin du monde reculé.
Les fragments de son coeur furent éparpillés,
son nom, son existence furent livrées à l’oubli.

La dernière nuit de lune en ce monde finissant
vit descendre des cieux un ange de lumière.
Dans la carcasse putride remit les bris de verre,
les ressoudant ensemble d’un pleur compatissant.

« Roi des ruines tu étais et tu subis mille peines.
Aujourd’hui tu n’es plus qu’un être ignoré.
De ma main je t’apaise, répare ton coeur brisé
car jusqu’à la lie tu as bue toute ta haine. »

Ainsi parla l’Elue au sinistre cadavre,
lui rendant enfin droit à une vie paisible.
D’un baiser elle scella son pardon invisible
avant d’emporter l’être vers son éternel havre.

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mai 2

La sylve

Le frémissement du feuillage tira Inou de son sommeil. Elle ouvrit ses grands yeux bruns, s’ébroua et bondit sur ses pattes, tous les sens aux aguets. Sous le clair de lune, la grande forêt bruissait de mille petits sons : hululements de chouettes, couinements de rongeurs, froissements de plumes et de feuilles. La brise portait également la trace olfactive de toute cette agitation ainsi qu’une odeur d’humus et de résine inhabituelle. La biche battit de ses longs cils, humant la fragrance portée par le vent avant de s’élancer entre les troncs et les buissons. Quelque chose l’appelait vers les profondeurs de la forêt.

En quelques bons rapides, Inou atteint une troué entre les arbres. Un vieux chêne majestueux occupait la partie nord de cette petite plaine herbeuse, déployant ses racines entre les bouquets de joncs et d’herbes folles. Une petite source glissait depuis son pied et venait former une mare brillante comme un miroir sous la lune argentée. La vue de l’eau fraîche attira la biche qui sentait la soif lui venir. Elle s’approcha de la mare d’un pas prudent, scrutant toujours les alentours. Lorsqu’elle fut suffisamment confiante, Inou pencha le cou et plongea le museau dans l’eau.

A cet instant, un morceau d’écorce du chêne se détacha du tronc et se déplia lentement. La biche releva le nez, intriguée mais sans pour autant s’effrayer. De l’arbre centenaire émergea bientôt une forme humanoïde aux membres longs et fins. Sa peau épousait les formes et l’apparence de l’écorce, ses yeux en amande étaient couleur d’ambre et sa chevelure était faite de lianes à la teinte d’agate.

« Peuple de la grande forêt, Chyloé vous dis bonsoir. » gazouilla la dryade en s’étirant.

La créature et la biche échangèrent un regard amicale puis cette dernière se remit à laper un peu d’eau. D’autres habitants du sous-bois s’approchaient, également attirés par la présence de la dryade. Il était rare que ces esprits de la nature s’éveillent. La plupart semblait avoir disparu de la terre, les zones forestières ayant été largement ravagées par les humains.

Lorsque Inou eut étanché sa soif, elle releva la tête pour observer plus longuement la créature sylvestre. Cette dernière s’était assise au bord de la mare, laissant la plante de ses pieds y tremper comme pour se rafraîchir. Elle rendit son regard à la biche puis ferma les yeux et offrit son visage aux rayons de lune. Inou se rapprocha alors de la dryade et vint glisser son museau près de l’épaule de la créature.

« Qu’as-tu à me raconter, belle Inou ? » lui lança cette dernière.

« Rien de plus que ce que le vent t’aura déjà rapporté, Chyloé. » répondit la biche.

« Harald n’est pas avec toi ? »

« Mon époux vit sa vie parmi les bois mais il n’est jamais très loin. »

L’esprit de la forêt et l’animal tournèrent alors leurs regards vers l’orée de la forêt. Un grand cerf blanc à la lourde ramure les observait entre les troncs. Il lâcha un paisible brame lorsqu’il vit les deux femmes le regarder puis reprit sa ronde aux abords de la trouée.

« En effet, il n’est jamais loin. Mais quel air sérieux il arbore toujours ! » dit la dryade.

« Ne te moque pas, Chyloé. Tu sais quelles responsabilités lui incombent. » la gourmanda Inou.

« Je sais, mon amie, je sais. Le gardien de la forêt doit assumer beaucoup de tâches. Conserve-t-il toujours cette forme ou se souvient-il comment en changer ? »

« Vois par toi-même. Harald, mon bel époux, cette facétieuse dryade se demande si tu sais toujours te transformer. » héla la biche.

Le grand cerf arrêta sa promenade entre les troncs et s’approcha de la clairière. Au fur et à mesure qu’il avançait, son apparence changeait. Lorsqu’il déboucha sur l’herbe, il n’était plus cerf. Devant les deux femmes se tenait maintenant un homme de haute stature, au torse couvert de mousse, aux yeux noirs étincelants et à la tête couronnée d’une impressionnante ramure argentée.

« Alors Chyloé ? » lança-t-il d’une voix de basse à la dryade.

« Je vois que tu n’as rien perdu de ta prestance, noble Harald. » répondit cette dernière en souriant.

La biche poussa l’esprit sylvestre du museau.

« Ne lui fais pas ton numéro de charme, Chyloé. »

« Ne t’inquiète pas, Inou. Je sais que le bel Harald n’a d’yeux que pour toi. »

Un éclat malicieux passa dans le regard de l’homme. Il prit son élan et franchit la petite mare d’un bond pour se retrouver à coté des deux femmes. Mais ce fut sous sa forme de cerf qu’il atterrit, venant affectueusement frotter son museau contre le cou de la biche et éclaboussant la dryade d’une petite ruade dans l’eau.

« Ah assez, les amoureux ! » dit cette dernière d’un air faussement vexé.

Elle se redressa, gratifia les deux cervidés d’une caresse sur leurs cous puis s’immergea dans l’eau telle une naïade. Harald et Inou s’éloignèrent alors, disparaissant dans les sous-bois et laissant la dryade à son bain.

Une fois le corps bien délassé, cette dernière ressortit de l’eau en secouant sa longue chevelure. Un humain passant par là l’eut-il aperçue qu’il l’aurait prise pour une nymphe sortant de la baignade. Sa peau couleur écorce avait pris une teinte d’ivoire rose et les lianes la couronnant s’étaient assombries. Les gouttes d’eau brillaient sous la lune, parsemant son corps de fragments d’étoiles étincelants. Une branche du vieux chêne s’inclina et fit descendre une tunique de joncs tressés vers l’esprit sylvestre. Cette dernière se saisit du vêtement et le passa sur son corps longiligne.

« Es-tu certaine de vouloir t’aventurer chez ces humains, Chyloé ? » Fit une voix de baryton en provenance du chêne.

« Oui, père. Je veux comprendre ce qui les pousse ainsi à maltraiter Mère Nature. »

« C’est qu’ils sont tout simplement mauvais ! Il n’y a pas à chercher plus loin ! »

« Je n’en suis pas convaincue, père. Laisse-moi faire à mon idée et lorsque je reviendrai, je te raconterai tout ce que j’ai appris. »

« Soit ! Mais sois très prudente, ma petite fille. Nous ne sommes plus très nombreux en ce monde. Tu vas t’aventurer chez les responsables de notre déclin. »

« Ne t’inquiète pas, père. Je passerai inaperçue sous cette apparence. »

« Je l’espère, ma fille. Je l’espère. »

La dryade ayant terminé de se vêtir fit une révérence au vieux chêne puis se détourna et s’engagea dans les sous-bois.

« Reviens-moi vite, Chyloé ; murmura le vieil arbre ; Le temps ronge déjà ton vieux père et ton absence va ne faire qu’accélérer les choses. Reviens-moi vite, toi le dernier esprit libre des forêts. »

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avril 29

Typhon

Fragments vibrants, s’entrechoquant,
Perdant leur fragile cohérence.
Ici, ailleurs dans l’espace-temps,
Bouleversements de l’existence.

Ère incertaine, en mouvements
Sortant d’une longue léthargie
En un périlleux foisonnement
De mille émotions, l’homme frémit.

Lumière et ombre, tout se succède,
De haut en bas courbant l’esprit.
Le pseudo calme qui précède
Annonce une tempête infinie.

Danse sur le fil de ta vie!
Essai de ne pas craindre l’onde,
Celle qui résonne et t’étourdit
Quand nuit et jour se confondent.

Tel un instrument déréglé,
Tu captes trop de sensations.
Au point de t’en faire saturer
Et de t’y perdre pour de bon.

Accroches-toi à tes piliers
Qui te soutiennent et te structurent.
Laisse la déferlante passer.
Ne restera que ce qui dure.

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avril 20

Korrigans

Timothée s’éveilla dès l’aube tant il était excité, ce jour-là. En effet, l’oncle Boniface l’avait autorisé à laisser ses corvées de côté pour partir à la cueillette des champignons. Le hameau Saint Nicolas s’éveillait encore alors que le jeune garçon s’élançait déjà. Sa houppelande nouée en hâte flottait derrière lui et ses godillots frappaient avec allant la terre du chemin. En arrivant à la lisière du bois des Esseres, il ralentit pourtant le pas. Le calme et la majesté des hautes frondaisons l’intimidaient toujours un peu.

« Bonne Mère, veillez sur nous le long du chemin. »murmura-t-il en son fort intérieur.

Sur cette muette prière, il s’engagea sous les ramures, commençant à scruter les environs. Le jeune garçon tentait de deviner les petits dômes blancs ou bruns dissimulés au pied des grands arbres. Tout à sa recherche, il s’enfonçait de plus en plus loin dans les bois, s’écartant du chemin pour augmenter ses chances de trouver un bon coin à champignons. Au dessus de lui les oiseaux sautillaient en pépiant d’une branche à l’autre, les écureuils bondissaient tels des éclairs roux dans l’épais feuillage. La forêt s’animait lentement à mesure que le jour filtrait entre les frondaisons.

Au détour d’un fourré touffu, Timothée découvrit une vaste clairière parsemée de petits dômes couleur ivoire. Se jetant à genoux dans l’herbe rosée, il commença sa cueillette, enchanté de sa trouvaille. Son panier se garnissait rapidement et le jeune garçon salivait déjà en songeant aux délicieux plats qu’ils allaient préparer quand il aperçut à la limite de la clairière un gros bolet doré dans un cercle de plus petits champignons. Un éclair de gourmandise s’alluma dans son regard. Le petit se remit sur ses pieds et s’avança droit vers le cercle.

A l’instant où il franchissait l’anneau de dômes blancs encerclant le bolet, l’atmosphère du bois environnant changea : les oiseaux se turent, la lumière prit une teinte bleu sombre, les arbres se déformèrent, se courbant et s’entortillant pour former une masse plus dense. Un ricanement retentit, venu d’une branche basse à quelques pas du jeune garçon.

« Eh bien, qui voilà dans notre forêt ? » questionna une voix nasillarde.

Timothée eut un mouvement de surprise puis répondit :

« Je m’appelle Timothée. Je suis venu cueillir des champignons. »

« Et qui t’en a donné l’autorisation ? »

« Mon oncle Boniface. »

Un grand rire résonna sur les troncs distordus des alentours.

« Ton oncle Boniface ? Et quelle autorité a-t-il dans cette forêt ? »

Devant le silence du petit, la voix reprit :

« C’est bien ce qu’il me semblait ! Il n’en a aucune. Et pourtant, tu t’aventures chez nous et viens nous voler. Ce n’est pas très aimable, petit humain. »

A cet instant, une étrange créature, de la taille d’un enfant mais dotée de longs bras et jambes, se laissa tomber sur le sol.

« Méandrus Ternevent, pour ne pas te servir ! Maintenant que te voilà chez nous, il va te falloir laisser une compensation si tu veux repartir… »

« Un gnome ! Vous êtes un gnome ! » s’exclama Timothée en écarquillant les yeux.

« Pfft ! Gnome, lutin, korrigan, halfeling… Vous, les humains êtes si prompt à nommer les choses… »

Ternevent sautilla, fit une roue puis s’empara du panier que tenait le jeune garçon.

« Voyons voir ça… Mazette, quelle récolte ! Que comptes-tu faire avec tout ça ? »

« C’est pour agrémenter les plats du dimanche. » répondit le petit, vaguement inquiet.

Le gnome lui lança un regard perçant avant d’éclater d’un rire sardonique.

« Et que crois-tu que cela va te coûter ? »

« Je peux vous en laisser la moitié, si vous voulez. »

« Penses-tu que tu peux payer avec ce que tu as volé ? » fit Ternevent avec un sourire mauvais.

« Que voulez-vous en échange ? » demanda Timothée, de moins en mois rassuré.

« Ahahah ! Je te propose un jeu. Trouves la réponse à une énigme et je te laisse partir. Échoues et tu restes avec moi… »

Un frisson parcourut l’échine du jeune garçon. Il avait entendu plusieurs fois ce genre de contes à la veillée, ceux ou un humain croisait le chemin du petit peuple des forêt. Cela se terminait rarement bien. Malgré tout, il n’avait pas beaucoup de choix. S’il voulait rentrer chez lui, il devait relever le défi du gnome.

« D’accord. » accepta-t-il.

Ternevent fit alors une cabriole qui le vit atterrir sur le chapeau du bolet doré.

« Très bien, très bien… Mais attention, garçon ! Qui se dédit de sa parole en subira les conséquences ! »

Le korrigan croisa les jambes et se mit à se frotter le menton sans quitter le petit des yeux.

« Voyons, voyons… Le matin d’orient, doré comme un bon pain, le soir en occident, mon cœur se fait carmin. Qui suis-je ? »

Déconcerté par l’énigme, Timothée réfléchit quelques instants. Il n’avait pas l’habitude de jouer à ce genre de jeu. L’un de ses frères y serait bien plus doué.

« Alors ? » s’impatienta Ternevent.

« Laissez-moi une minute… Je connais la réponse. »

« Décide-toi vite, petit humain. Mes amis vont bientôt arriver. Et ils ne sont pas aussi indulgents que moi ! »

De moins en moins rassuré, Timothée se rapprocha de son panier tout en se glissant vers le bord du cerce de champignons. Le gnome l’observait du coin de l’œil en ricanant. Dans le fouillis de branches et de buissons alentours, des bruits et des ricanements commençaient à se faire entendre. Soudain, Ternevent bondit vers le jeune garçon.

« Tu crois que je ne vois pas ce que tu essais de faire ? Tu n’as pas répondu à ma devinette, alors maintenant tu es à moi ! » glapit-il en tentant d’attraper Timothée par la manche. Ce dernier fit un pas de coté, frôlant la limite du cercle et dit :

« Je n’ai pas encore donné de réponse… »

« Trop tard !; fit l’autre ; la lune va bientôt se lever. Cela signifie que tu es coincé ici ! »

Le jeune garçon frémit avant qu’une lumière de compréhension ne vienne éclairer son visage.

« Je sais ! C’est le soleil ! »

Ternevent qui allait le happer, s’arrêta. Un méchant sourire tordait son visage.

« Tu n’es pas aussi bête que tu le parais. Soit, tu as trouvé la réponse mais tu vas quand même rester ici… »

« Ah ça non ! » cria Timothée.

Et aussitôt, il fit un pas en arrière, sortant de l’anneau de petits dômes blancs. Alors, la forêt autour de lui reprit son apparence initiale, à une différence près : le jour tombait déjà. Empoignant son panier, le jeune garçon se mit à courir à travers les sous bois, cherchant le chemin qui l’avait mené là. Derrière lui, il entendit la voix de Ternevent et son ricanement sinistre :

« Tu nous échappes pour cette fois, mais tu reviendras ! Et alors, nous te tiendrons pour de bon. »

Après quelques minutes, le petit retrouva la terre de la route et fila à toute allure jusque chez lui. Il entendait encore le rire sardonique du korrigan résonner à ses oreilles ainsi que le bruit de ses pieds faisant des cabrioles.

Cette étrange journée et son souvenir peuplèrent pour un temps ses cauchemars et le poursuivirent longtemps, bien après qu’il fut devenu adulte et qu’il eut lui-même des enfants. Lorsque ceux-ci s’aventuraient dans la forêt, Timothée les mettait en garde :

« Ne vous écartez pas du chemin ! Et si vous voyez des champignons en cercle, courrez dans l’autre direction ! »

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avril 10

Dédale

Li Gya fut tirée de son sommeil par la première suivante de l’impératrice.

« Debout, Li Gya ! Le conseillé Zhu a expressément demandé après toi ! Ne le fait pas attendre ! »

« Zhu ? Qu’est-ce qu’il veut à une heure pareille, ce vieux bouc ? » demanda la jeune femme d’une voix ensommeillée.

« Quelle importance ? Notre maîtresse n’appréciera pas si elle apprend que tu ne respectes pas les conseillés de l’Empereur. »

« Et qui lui dira ? »

La première suivante repoussa alors les draps couvrant Li Gya et secoua la jeune femme de plus belle. Après quelques secondes, cette dernière s’avoua vaincue et s’extirpa de son lit.

« C’est bon, c’est bon ! J’y vais ! » maugréa-t-elle.

Se redressant, elle attrapa un peignoir de lin qu’elle passa par dessus sa tunique avant de se diriger vers l’antichambre de l’aile réservée aux suivantes de l’impératrice. Dans la pièce l’attendait un homme âgé richement vêtu et donnant l’impression d’une certaine nonchalance. Mais Li Gya savait ne pas devoir se fier à cette apparence. Sous ses airs de hibou ahuri, Zhu était un vieux renard, très fort pour manipuler son monde.

« Li Gya, quel plaisir de te voir ! » commença l’homme d’une voix joviale.

« Monsieur Zhu, c’est un honneur de vous recevoir. » répondit la jeune femme en tenant son rôle de dupe.

Elle s’inclina lentement, sentant le regard de l’homme se glisser dans l’échancrure de son peignoir pour profiter de la vue. En se relevant, elle tira discrètement sur un pan de sa tenue pour la resserrer ; rien ne l’obligeait à laisser l’autre se rincer l’œil. Se rappelant à ses devoirs d’hôtesse, elle invita le conseillé Zhu à s’asseoir devant la petite table installée au centre de la pièce avant de s’agenouiller à son tour sur le coté droit du meuble.

« Notre chère impératrice, ta maîtresse t’a recommandée à moi pour une mission de grande importance ; poursuivit Zhu ; Elle a venté ta pureté et ton dévouement à l’Empire en des termes très élogieux. »

La teneur du discours du conseillé mis la jeune femme en alerte ; personne n’était sans savoir que l’impératrice avait une très mauvaise opinion de ses dames de compagnie et en les tolérait que pour affirmer son rang. Elle les soupçonnait toutes d’avoir des vues sur l’Empereur et de vouloir usurper sa place auprès de lui. Aussi, de telles paroles ne pouvaient que cacher quelque chose. Ne laissant rien paraître, la jeune femme prit une mine appropriée et laissa son interlocuteur continuer.

« Tu n’es pas sans savoir que c’est bientôt l’anniversaire de notre lumineux souverain. Aussi sa douce compagne souhaite-t-elle lui offrir un présent digne de lui. C’est pour obtenir ce présent que j’ai besoin de tes services… »

« Puis-je vous demander, monsieur Zhu, en quoi une humble suivante peut être utile à un tel projet ? »

« Le présent choisi appartenait au père de notre glorieux Empereur. Pour nous le procurer, il nous faut donc pénétrer dans le mausolée du défunt. Seule une âme pure de toute souillure peut s’y rendre sans crainte. C’est en cela que tu nous es utile, petite colombe. »

La surprise puis la crainte glissèrent fugacement sur le visage de Li Gya. Ainsi, c’était pour violer la tombe du Premier Empereur que Zhu était venue la chercher. Bien que ne se sachant pas tout à fait aussi pure que ce que disaient les bruits de palais, la jeune femme ne pouvait refuser. Si elle révélait qu’elle n’était plus vierge, c’était la disgrâce pour elle et toute sa famille. Il en allait de même si elle tentait de fuir ou de se soustraire à cette mission. L’impératrice avait bien manigancé son coup pour se débarrasser d’une potentielle rivale.

« Pour conserver la surprise et ménager les susceptibilités, nous devons partir dès ce soir. Vas t’habiller, Li Gya ;je t’attends ici. »

Le ton de l’homme, bien que badin, était sans équivoque. Aussi la jeune femme se leva lentement et prit la direction de sa chambre. Elle ne doutait pas que si elle faisait le moindre geste inconsidéré, les gardes escortant le conseillé Zhu se chargeraient de l’emmener contre son gré. Aussi décida-t-elle de se donner du temps pour trouver une issue. Parvenue à sa chambre, elle ôta son peignoir et sa fine tunique pour passer des vêtements plus appropriés. Elle enfila une solide chemise de serge ainsi que des pantalons de lin avant de réunir ses longs cheveux en tresse et de passer des souliers à semelle de paille. Ne souhaitant pas partir les mains vides, elle glissa à sa ceinture un petit couteau en bronze pour parer à certaines éventualités. La jeune femme reprit ensuite le chemin de l’antichambre où elle retrouva Zhu qui l’attendait, entouré de ses gardes du corps.

« Parfait. Tu es aussi serviable que l’a décrit notre chère impératrice. Ne perdons pas de temps, allons-y. »

A ce signal, l’un des gardes la prit par le bras et la conduisit à l’extérieur où une chaise à baldaquin attendait le conseillé. Celui-ci grimpa à l’intérieur et la petite troupe se mit en route, deux homme encadrant Li Gya qui marchait derrière.

Arrivé à proximité de la tombe, on fournit à Li Gya une petite lampe à huile, ainsi qu’un silex, deux outres, l’une d’eau, l’autre d’huile ainsi qu’une bourse en soie pour y glisser le cadeau une fois celui-ci en sa possession. Deux hommes soulevèrent alors une petite dalle ouvrant sur un puits d’aération par lequel ils firent descendre la jeune femme au moyen d’une corde.

« Tu trouveras l’anneau du Premier Empereur dans l’un des vase près de sa dépouille. C’est cela que tu dois ramener. Fais vite !» lui lança Zhu avant qu’elle ne disparaisse dans le boyau.

Li Gya progressait depuis plusieurs minutes dans une enfilade de couloirs exiguës. A plusieurs mètres sous terre, la chaleur était étouffante. La faible lumière de la lampe à huile n’éclairait pas au delà de quelques pas, rendant l’avancée de la jeune femme hasardeuse. En effet, elle n’était pas sans savoir que la tombe était truffée de pièges, ceci afin de dissuader les pillards.

De temps à autres, elle passait une intersection et devait s’en remettre à son instinct pour choisir une direction. A n’en pas douter, cette succession de couloirs constituait un dédale. Aussi Li Gya essayait-elle de mémoriser le chemin qu’elle avait emprunté jusque là. Mais l’étroitesse de certains passages et l’atmosphère pesante de la masse de terre l’environnant rendaient les choses difficiles. Elle sentait une certaine angoisse l’envahir insidieusement à mesure que le temps défilait dans ce dédale infernal. Parfois, elle croyait voir apparaître le spectre du Premier Empereur ou de l’un des membres de sa fidèle armée d’argile au détour d’un boyau. L’idée que cet être terrifiant ou l’un de ses séides puisse déambuler dans ce labyrinthe à la recherche d’une proie lui glaçait le sang. Se sachant livrée à elle-même dans une tombe ou personne ne viendrait jamais la chercher, la jeune femme voyait sa détermination lentement rongée par la peur. Elle jetait de plus en plus souvent un regard par dessus son épaule, persuadée d’avoir entendu un bruit de pas ou un grattement contre les murs de terre.

Un grincement soudain sous son pied la fit bondir en arrière avant de se plaquer au sol. Au dessus de sa tête, elle entendit siffler plusieurs projectiles qui, s’ils l’avaient touchée, auraient aussitôt mis fin à sa progression de très sinistre façon.

« Prudence, Li Gya ! » se morigéna-t-elle.

Malgré la peur et l’angoisse, la jeune femme redoubla de vigilance, évitant plusieurs autres chausse-trappes. Plus les pièges étaient nombreux, plus elle se disait que son but se rapprochait. Et à chaque funeste mécanisme auquel elle échappait, sa détermination revenait.

« Je vais trouver ce maudit anneau et ressortir de ce tombeau ! Je ne laisserai ni l’impératrice, ni aucun de ses stratagèmes avoir raison de moi ! » se murmurait-elle.

Après de nombreuses autres minutes de progression, la jeune femme sentit le sol changer sous ses semelles : ce n’était plus de la simple terre battue mais des dalles de pierre. Le couloir s’élargissait et l’atmosphère se faisait moins pesante. C’est à cet instant que son destin se joua.

Posant le pied sur une nouvelle dalle, elle sentit un mouvement d’air et se retrouva prise dans un nuage de poussière. Ses yeux puis sa peau se mirent à la brûler avant qu’elle ne sente sa gorge se serrer de plus en plus. Toussant et crachant, la jeune femme fit un autre pas, puis deux, avant de s’abattre sur le sol inconsciente, ses doigts se contractant convulsivement sur le col de sa tunique pour tenter de respirer plus facilement.

Lorsqu’elle revint à elle, le couloir dans lequel elle avait pénétré était baigné d’une vive lumière. Devant elle s’ouvrait une porte d’où provenait cette éclatante clarté. Lentement, la jeune femme se redressa, le corps comme engourdit et s’avança vers cette source lumineuse. Elle se sentait irrésistiblement attirée, comme un papillon de nuit par la flamme d’une chandelle. Sans aucune appréhension, Li Gya franchit le seuil de cette porte et se retrouva à l’extérieur, dans un magnifique jardin empli de fleurs, baignant sous une douce lumière dorée. Le contact de cette lumière lui apporta une nouvelle chaleur, chassant le froid qui subsistait encore dans ses membres endoloris. Ses yeux baignant dans l’obscurité depuis plusieurs heures mirent quelques secondes à s’accoutumer à la luminosité. Clignant des paupières, elle vit une femme vêtue de blanc au visage paisible s’approcher d’elle.

« Bienvenue Li Gya » dit l’inconnue d’une voix douce.

« Où suis-je ? » demanda cette dernière.

« Au terme du chemin ; là où se rejoignent toutes les voies… »

« Je suis… Dans les Jardins Célestes ? »

L’inconnue acquiesça.

« Mais… Pourquoi suis-je ici ? Je suis si jeune ! J’ai encore tant de choses à vivre ! C’est à peine si j’ai découvert ce que peut réserver l’existence ! »

« La voie de chacun est tracée. Tu as suivie la tienne et elle s’est achevée. Mais ce n’est qu’une voie parmi des milliers d’autres, une goutte de songe dans l’immensité du Rêve… »

« Du rêve ? Mais non, ce n’est pas un rêve ! »

« Chaque existence en ce monde est un rêve en communication avec des centaines d’autres… »

« Comment ? Je ne comprends pas… »

« Lorsque le temps sera venu, tu comprendras. Tu es encore très jeune. »

« Mais… Et maintenant ? Qu’est-ce qui m’attend ? »

« Maintenant tu vas te rendormir, rejoindre un nouveau chemin. Ton temps ici n’est pas encore venu. Alors dors, mon enfant. Et rêve. Rêve une nouvelle vie. »

Aux derniers mots de l’inconnue, Li Gya sentit soudain ses paupières s’alourdir. Tout son corps se fit plus pesant. Elle lutta quelques instants contre la torpeur qui l’envahissait avant de succomber et de s’enfoncer dans le sommeil. Le murmure de l’inconnue l’accompagna durant ces brefs instant de conscience.

« Rêve mon enfant. Rêve… »

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avril 8

Odyssius

Vie après vie s’envolent comme feuilles dans le vent
Les espoirs déçus de mes amours naissants.
Un geste, un doux regard suffisent à me charmer.
Un mot, une attention, me voici envoûté.

Par crainte de froisser, de mésinterpréter,
Je tais cette émotion, la laisse se consumer.
J’ai vécu si souvent cette folle illusion
qu’aujourd’hui je ne sais quand y donner raison.

Ne suis-je donc qu’une farce, un patin agité?
Sais-je donc vraiment ce que veut dire aimer?
Pourtant j’aime sincèrement, mon coeur ne sait mentir.
Suis-je donc condamné à ne faire que souffrir?

Dans mon esprit perdu tournent tant de questions.
Même mon propre corps me tourne en dérision.
Je tangue d’une âme à l’autre sans jamais découvrir
Celle qui me complète et parle d’avenir.

Je suis un égaré, perdu en pleine tempête
cherchant le beau rivage où nulle menace ne guette,
le havre, l’anse paisible où je puisse m’épanouir,
goutter un peu au calme et venir y mourir.

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avril 7

Lunamor

L’homme et sa monture avançaient au pas sous l’épaisse frondaison, l’un et l’autre prenant garde aux branches basses et aux racines traîtresses. Par instants, l’éclat fugace d’un rayon de soleil faisait rutiler l’écu accroché à la selle du cheval : une rose des vents sur fond carmin. Le haubert de cuir du cavalier émettait parfois un grincement lorsque ce dernier rajustait son assiette. Les heures de chevauchée à travers les plaines et les collines de Lunamor commençaient à avoir raison de lui. Sa quête l’avait mené bien loin de son domaine et cela depuis bien longtemps. Il ne connaissait plus que les nuits de mauvais sommeil à même le sol, émaillées du rare confort d’une grange à foin qu’un serf était disposé à lui laisser accessible.

Lorsque l’épuisement se faisait trop pesant, il portait machinalement sa main vers la chaîne pensant à son cou. Le simple contact du petit boîtier en plomb suspendu là ravivait son énergie. Le souvenir rattaché à ce qu’il contenait resurgissait avec toute sa force, galvanisant le corps fourbu du chevalier.

Le cri d’un engoulevent fit sursauter l’homme sur sa selle. Instinctivement, sa main droite se porta vers la garde de l’épée pendant à son coté. Mortefontaines, cette forêt dans laquelle son chemin l’avait porté était réputée hantée. Bon nombre de ceux qui s’y étaient aventuré n’avaient jamais reparu. On la disait peuplée de créatures maléfiques et environnée de sortilèges. Mais en bon chevalier qu’il était, lui ne croyait pas à ces racontars.

Se raffermissant sur sa monture, il lui pressa le flanc pour l’encourager. Docile, le cheval continua sa progression sur le sentier tortueux. Curieusement, les maléfices censés égarer le voyageur semblaient inactifs. Le petit chemin forestier qu’avait emprunté l’homme dès son entrée sous les frondaisons le menait vraisemblablement vers le cœur de Mortefontaines.

Les méandres de la futaie se ressemblant tous, le cavalier finit par perdre la notion du temps. Il commençait à ne plus savoir depuis combien de temps il était engagé sur cette sente. La masse végétale semblait progressivement l’absorber.

« Mortefontaines, je ne te crains point ! Moi, Kedwen de Quartvent, ne resterai pas ton captif ! » cria-t-il d’un voix puissante pour se donner courage.

Le bruissement de la légère brise qui animait ramures et buissons continua, imperturbable.

Lorsqu’il lui sembla qu’il ne pourrait bientôt plus tenir en selle malgré la lumière filtrant toujours à travers les hautes branches, le cavalier se mit en quête d’un espace un peu plus dégagé entre les troncs noueux et les broussailles pour s’arrêter. C’est alors que sa monture déboucha dans une clairière légèrement pentue. Au sommet de la petite butte se dressait une humble bâtisse, assemblage étrange de pierres et de bois doté d’une cheminée d’où s’élevait un léger panache de fumée blanche. Assis sur une pierre couchée devant cette maison se tenait un être dont les traits étaient en partie dissimulés par une capuche de lin sombre. A l’approche du cavalier et de sa monture, la silhouette se redressa et saisit un bâton posé à sa portée.

« N’ayez crainte, je viens en paix ; fit Kedwen en levant une main en guise de salutation ; Je viens de faire un long voyage et souhaiterais, s’il vous sied, profiter de votre hospitalité. »

« Qu’est-ce qui amène un noble sire si loin dans nostre forêt ? » demanda l’être d’une voix tranquille.
L’intonation était toute féminine mais non dénuée de force. Une intuition décida le chevalier à répondre avec franchise.

« La recherche d’une dame chère à mon cœur que des brigands ont enlevée et conduite dans ces sombres contrées. »

« A la bonne porte tu viens de frapper, noble chevalier. Je puis certainement t’indiquer la voie à suivre. Mais je vois à ta mine que la journée fût longue. Le soir descend sur la forêt, c’est un moment peu sûr pour continuer ta route. J’accepte de t’accueillir pour la nuit car ton cœur est pur. Attaches ta monture et entre chez moi. »

Sentant la fatigue peser encore plus lourdement sur ses épaules, Kedwen descendit de son cheval avant de le conduire à quelques pas de la bicoque. L’inconnue avait gravi les marches menant à la porte et se tenait sur le seuil de la maison.

« Avant que tu passes la porte, je te demanderai de te défaire de tes armes. Nul mal ne te guette chez moi et je n’y tolère pas d’instrument de mort. » dit son hôtesse en lui barrant le passage.

Ne souhaitant pas vexer celle qui lui offrait cette providentielle halte, le chevalier se défit de son épée qu’il déposa avec son écu et sa selle à quelques pas de sa monture. Il se présenta ensuite devant la femme qui lui ouvrit cette fois le passage.

L’intérieur de la chaumière était rustiquement meublé mais paraissait parfaitement propre et fonctionnel. Un modeste feu brûlait dans l’âtre, faisant danser les ombres s’allongeant dans la lumière du couchant.

« Le souper est presque prêt. »fit son hôtesse en l’invitant à s’asseoir sur un banc disposé à proximité du foyer.

Kedwen accepta l’invitation et demanda :

« Puis-je savoir qui je dois remercier pour cet accueil bienvenu ? »

Lui tournant le dos, son hôtesse se débarrassa de la lourde cape et du capuchon qui la dissimulaient avant de lui faire face.

« Mon nom est Mawen, noble chevalier. Et je connais le votre. Vous l’avez crié dans le vent un peu plus tôt. »

Devant le chevalier ébahi se tenait une belle femme aux longs cheveux bruns et à la peau légèrement hâlée par le soleil. Son visage délicat était illuminé par l’éclat de ses yeux couleur d’ambre. Pendant un instant, l’homme fut ébloui par tant de beauté et de pureté. Il se ressaisit, s’apercevant qu’il dévisageait celle qui lui faisait face et détourna les yeux vers les flammes crépitantes.

« Veuillez me pardonner, dame Mawen, mais ne craigniez-vous pas les malandrins dans cette sombre forêt ? »

« Je vis suffisamment à l’écart pour ne pas attirer leur attention. Bien peu s’aventure si loin dans les bois. »

Kedwen fit silence pendant plusieurs minutes, son hôtesse dressant une table avec ses modestes biens.

« Vous disiez pouvoir m’indiquer le chemin vers ceux qui ont enlevé ma mie. »

« Chaque chose en son temps, noble sire. Le repas est prêt. Mangeons. »

L’homme et la femme s’attablèrent ensemble et s’absorbèrent silencieusement dans le contenu de leur plat. De temps à autres, Kedwen risquait un coup d’oeil vers celle qui l’accueillait, fasciné. Elle se contentait de manger, une ébauche de sourire malicieux sur les lèvres. Soudainement, elle redressa la tête, surprenant le regard du chevalier.

« Qu’y-a-t-il donc qui vous intrigue comme cela, sire Kedwen ? » demanda-t-elle en plantant ses yeux dans ceux de l’homme.

« Sur mon honneur, dame Mawen, je vous présente mes excuses… Je ne puis m’empêcher de songer aux dangers qui menacent une si belle créature vivant seule dans ces bois… »

« Vous me trouvez donc belle ? »

« Les dieux m’en soient témoins, vous êtres l’une des plus belles femmes qu’il m’ait été donné de contempler… »

Un mystérieux sourire plissa les lèvres de Mawen.

« Ressaisissez-vous, chevalier. Pour un peu, vous oublierez votre quête… Et votre soupe va refroidir. Quand aux menaces, n’ayez crainte. Je sais me défendre… »

Ils achevèrent leur repas dans le silence, Kedwen se forçant à conserver son regard rivé sur le contenu de son assiette. Un éclat dans le regard de son hôtesse l’avait dissuadé de pousser son questionnement plus avant.

Le souper terminé, Mawen se leva et se dirigea vers un coin de la bâtisse plongé dans les ténèbres.

« Je ne dispose que d’un lit mais je puis vous proposer une couche de paille et de jonc pour vous reposer, noble sire. »

« Cela sera parfait aux vues de ce que j’ai connu ce temps derniers. »

« Très bien. Un baquet d’eau fraîche et quelques autres commodités se trouvent derrière ce rideau. » lui indiqua la femme.

Kedwen acquiesça avant de se diriger vers la tenture séparant cette salle d’eau improvisée du reste de la demeure.

Lorsqu’il eut achevé ses ablutions, il revint dans la pièce principale. Mawen avait gagnée son lit armoire et refermait la porte du meuble.

« Dame Mawen, qu’en est-il de mon chemin ? »

« Nous verrons cela demain, sire Kedwen. La nuit est tombée. Il n’est plus temps de parler ou de cheminer. L’heure est au repos. »

Et la femme verrouilla le panneau de bois qui la séparait de la pièce principale. Le chevalier se résigna alors et, se débarrassant de ses bottes et de son haubert, s’installa sur la paillasse improvisée que lui avait dressé son hôtesse. A sa surprise, il trouva la couche fort confortable et, malgré ses interrogations, ne tarda pas à s’endormir.

Un froissement de tissu léger le tira de ses rêves au cœur de la nuit. Ouvrant les yeux, il découvrit la maison plongée dans les ténèbres avec ça et là les tâches claires d’un rayon de lune. Le feu dans l’âtre achevait de se consumer en silence. A quelques pas de lui se tenait son hôtesse en chemise de nuit. Intrigué, Kedwen se redressa sur un bras. La femme se planta alors dans le cercle argenté d’un rais lunaire en plongeant son regard dans celui du chevalier. Quelque chose en elle avait changé. Ce n’est qu’en ayant battu des yeux quelques instant que l’homme réalisa en quoi : sa chevelure brune avait pris une teinte laiteuse, tout comme sa peau et ses yeux d’ambre s’étaient mués en puits d’obscurité. Il sursauta et fut pris d’un frisson alors que la femme le dévisageait toujours. Mawen défit alors le lacet maintenant en place sa chemise et la laissa tomber sur le sol, révélant son corps nu à la vue de l’homme.

« Aimes-tu ce que tu vois, beau chevalier ? » interrogea-t-elle.

L’homme déglutit avec difficulté devant cette vision soudaine. Le corps de son hôtesse était tout aussi désirable que séduisant. Elle s’approcha de lui jusqu’à le frôler.

« Veux-tu partager mon lit ? » insista l’apparition.

Elle tendit alors la main et la posa sur le torse de l’homme.

« Je connais de merveilleuses façons de passer le temps… »ajouta-t-elle avec un rictus lubrique.

D’un leste mouvement, elle enjamba la paillasse avant de s’installer à califourchon sur les cuisses de son invité. Celui-ci frémit au contact de la peau de son hôtesse : elle était glacée mais faisait pourtant monter en lui une vive chaleur. Il réagit enfin en saisissant son médaillon, tentant de reculer vers le mur.

« Dame Mawen, vous ne semblez pas dans votre état normal. De plus, je suis lié par un serment… »

« Oublie la gourgandine à qui tu as prêté ce serment… Elle ne sera jamais aussi douée que moi pour les choses de l’amour… » répondit la femme d’une voix langoureuse.

Tenant fermement son pendentif, Kedwen s’écarta un peu plus.

« Non, dame Mawen. J’ai prêté serment sur mon honneur. Je ne me dédirai pas… »

A ces mots, l’atmosphère changea du tout au tout : la douce chaleur du logis disparut pour céder la place à un froid mordant. La femme se redressa, son corps s’auréolant de colère.

« Quoi ? Tu oses me rejeter ? Moi qui t’ai accueilli sous mon toit, t’ai offert gîte et couvert ? Tu te refuses à moi sous prétexte d’un serment sans valeur offert à une souillon ? Sais-tu qui je suis ? »

Kedwen recula encore en voyant son hôtesse se mettre à flamboyer de rage. La cabane autour d’eux s’évanouit. A sa place apparut le sommet de la butte sur laquelle ils se tenaient, couronnée de pierres gravées de motifs étranges. La frayeur mordit cruellement le chevalier lorsqu’il reconnut là un tertre funéraire. Mais son effroi s’agrandit encore lorsqu’il vit la terre au pied des monolithes s’ouvrir et des cadavres en armes en sortir.

« Petit chevalier, tu es fais ! Rien ne viendra te sauver. Si tu te refuses à moi, alors mes soupirants se chargerons de toi !; glapit la créature qui était femme ; Cèdes et tu ne craindras plus rien. Tu aimeras même cela. »

« Non ! Sur mon honneur, je ne trahirai pas celle à qui je me suis voué corps et âme ! Elle est l’unique à qui se destine mon cœur et rien ne me fera faillir ! »

Le chevalier s’agenouilla alors, serrant toujours fermement son médaillon, attendant la mort qui arrivait. La femme hurla de toute sa rage, les morts martelèrent le sol de leurs pieds bottés et levèrent leurs armes, prêts à frapper. Kedwen ferma les yeux, acceptant son sort. La voix radoucie de son hôtesse vint alors murmurer à son oreille :

« Brave chevalier, tu as prouvé ta valeur et ton dévouement. Tu trouveras celle que tu cherches endormie au pied du tertre. Va, maintenant et garde ton honneur sans tâches ! »

Puis la voix s’évanouit, laissant place au chuintement de la brise dans les futaies. L’homme ouvrit les yeux et découvrit la butte déserte. Ni pierres levées, ni morts grimaçants, ni démon furieux ; tout avait disparu. Son cheval paissait tranquillement, ses affaires posées sur le sol à quelques pas. Au pied de la colline, il apercevait une forme étendue près d’un tronc moussu. Aussitôt, il bondit sur ses pieds et dévala la pente. La belle Hylde l’attendait là, sortant d’un long sommeil en battant des cils. Dès que les deux amants s’aperçurent, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Le premier rayon du soleil perça alors les frondaisons. Après de longues embrassades, Kedwen, saisit sa douce par la taille et la conduisit près de sa monture. Il sella cette dernière, fit monté sa promise en croupe et, guidant le cheval par la bride, s’enfonça à travers les broussailles, son amour perdu enfin retrouvé.

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avril 4

Le spectre

Le vent effilochait les nappes de brume enveloppant le vieux château. Si le ciel de plomb ne suffisait pas, la douleur lancinante qui courrait dans ses phalanges et dans ses genoux usés aurait renseigné Iula sur le temps à venir ; la pluie arrivait à grands pas.

« Nous allons avoir une belle averse, Oswin. » chevrota-t-elle en direction de la cheminée, là où se tenait le vieux braque lorsqu’il était encore de ce monde.

Le regard délavé par le temps de l’octogénaire dériva sur les pierres disjointes et les fenêtres ouvertes à tous les vents de la ruine au sommet de sa butte. Quel beau manoir cela avait été, du temps de sa jeunesse ! Mais ses occupants l’avaient quitté depuis si longtemps, maintenant. Iula revoyait encore les splendides voitures venant décharger leurs riches occupants lors de fastueuses fêtes.

« La plus belle était la Célébration du Printemps… »murmura la vieille femme.

A cette évocation, la ruine semblait reprendre vie. Ses murs effondrés se redressaient, arborant leurs fières couleurs d’autrefois, des guirlandes de fleurs fraîches étaient suspendues sur les façades et dans les couloirs et des tentures vaporeuses habillaient les murs de la salle de bal. Et les toilettes de ces messieurs et dames ! Qu’ils étaient beaux ! Iula les revoyait tournoyer dans des robes chamarrées et des capes de velours. Elle distinguait même la silhouette du comte dans sa sombre redingote se tenant sur le balcon du premier étage…

Sortant de sa rêverie, la petite vieille cligna des yeux pour chasser ces fantômes surgis du passé. Elle se rapprocha alors de la vitre pour mieux voir car il lui semblait que la silhouette sombre était toujours là, sur ce balcon à demi détruit. Pas de doute, il y avait bien quelqu’un là-haut.

Pendant quelques instant, Iula s’interrogea sur la conduite à adopter. Comme ses parents avant elle, elle avait hérité de la charge de gardienne du domaine. Mais les occupants étaient partis depuis si longtemps qu’ils avaient sans doute oublié l’existence de ce petit bout de terre perdu dans la campagne profonde. Jamais personne ne passait par ici, hormis le garde chasse lors de ses tournées d’inspection. Il en profitait pour lui déposer son courrier et s’assurer qu’elle ne manquait de rien.

Toute à ses réflexions, la vieillarde trottina vers la porte, attrapant son châle sur le dossier d’une chaise pour s’en couvrir les épaules. Parvenue devant l’huis, elle ouvrit le battant de bois et s’avança sur le seuil de son logis.

« Ohé ; appela-t-elle ; que faites-vous par ici ? »

Mais seul le vent lui répondit. La vieille plissa les yeux pour mieux voir : l’ombre avait disparue. Le manoir en ruines se tenait sur son sommet, vide de toute présence.

« Allons bon, voilà que je vois des choses qui n’en sont pas, mon vieil Oswin. Iula, tu dérailles. » dit-elle en refermant la porte.

Chassant le frisson qui la saisissait à cause de l’air humide, elle referma la porte et se dirigea vers sa cuisinière pour mettre de l’eau à chauffer. Lorsque le liquide fut à la bonne température, elle y laissa glisser quelques feuilles de thé et oublia bien vite l’incident, se délectant de l’odeur que ces dernières dégageaient. Elle s’installa confortablement dans son fauteuil favori avec une tasse du délicieux mélange et, bercée par la douce chaleur du feu dans la cheminée, ne tarda pas à s’assoupir.

Plusieurs heures avaient passées lorsque la petite vieille fut tirée de son sommeil par des coups frappés à la porte. La nuit était tombée et l’unique lueur éclairant la demeure était le rougeoiement des braises. Dehors, le vent soufflait comme toujours, faisant battre les volets et s’écraser la pluie contre les vitres de la bicoque. Iula s’extirpa non sans mal de son fauteuil puis, resserrant son châle autour de ses épaules, se dirigea vers le battant. Au passage, elle se saisit de sa canne pour assurer ses appuis ; une douleur dans sa hanche s’était réveillée en même temps qu’elle.

Cheminant lentement, elle parvint devant l’huis et demanda :

« Qui est là ? »

« Le comte d’Aisignan ! » répondit une voix grave.

« Monsieur ? » s’exclama la vieille dame.

Aussitôt, elle déverrouilla le battant et l’ouvrit.

« Entrez ! Ne restez pas au dehors par ce temps ! »

En effet, sur le seuil se tenait un bel homme d’âge mur, enveloppé d’un manteau de brocart noir, ses longs cheveux bruns lissés vers l’arrière. Quelques gouttes de pluie glissaient sur son visage, ce qui ne semblait pas le gêner outre mesure. Pourtant à quelques pas de lui, la petite vieille percevait un halo flou autour de sa personne. Elle mit cela sur le compte de son âge et de sa vue baissant.

A son invitation, l’homme entra dans la pièce en s’ébrouant légèrement.

« Installez-vous, je vais remettre une bûche dans la cheminée. Il fait un temps à attraper la mort ! » dit-elle.

Pendant que son visiteur se rapprochait du foyer, Iula s’affaira à mettre un peu d’ordre, faire chauffer de l’eau et préparer une collation pour lui.

« Voilà bien longtemps que je suis parti. Mon si beau château est à l’abandon… » dit le comte en se frictionnant les mains devant le feu.

« Le temps a fait son œuvre. Et je suis une bien petite chose face à lui… »s’excusa l’octogénaire.

« Je ne vous blâme pas, Iula. Que pourrait une femme seule contre les méfaits du temps. Mes héritiers ont abandonné les lieux, sans aucun respect pour la terre de leurs ancêtres. »

L’homme se laissa tomber sur un siège et indiqua son fauteuil à la gardienne.

« Asseyez-vous, Iula. Nous avons à parler. »

Sa hanche la lançant de plus belles, la vieillarde se glissa sur son siège, non sans avoir déposé quelques biscuit et une théière fumante sur un petit guéridon.

« Que peut une vieille femme comme moi pour votre seigneurie ? » dit-elle docilement.

« Racontez-moi donc ce que vous avez fait tout ce temps. J’ai besoin de savoir quelles sont les nouvelles du village maintenant que je suis revenu. »

Alors, Iula se mit à raconter : la vie du village lointain, les hauts et les bas des derniers occupants du château, l’incendie qui l’avait ravagé à cause d’un feu mal éteint, son abandon et sa lente décrépitude comme plus personne ne se souvenait de son existence. Elle parla longtemps, comme elle aurait parlé avec un vieil ami plutôt qu’avec le seigneur du domaine dont elle était la gardienne. Et l’homme la laissa raconter sans l’interrompre, se contentant de hocher la tête par moments.

Lorsqu’elle s’arrêta, la bûche qu’elle avait ajouté sur les braises était déjà grandement consumée.

« Mon dieu, que je suis bavarde ! Veuillez me pardonner, monsieur le comte. Je manque à tous mes devoirs… »termina-t-elle.

« Ne vous en faîtes pas, Iula. Vous les avez plus que largement remplis jusqu’à présent. »dit l’homme.

La petite vieille l’observa alors avec attention.

« Vous n’êtes pas monsieur le comte, n’est-ce pas ? »

Le visiteur laissa passer quelques secondes avant de répondre.

« Non, en effet, vous m’avez démasqué. »

« Mais qui êtes-vous, alors ? Et que faîtes-vous là ? »

L’inconnu se redressa gracieusement et s’approcha de la petite vieille pour lui saisir la main.

« Je suis venu vous emmener, Iula. »

« M’emmener ? Où ça ? »

« Loin. Loin d’ici, de cette contré oubliée, de votre grand âge et de vos regrets. »

L’octogénaire le regardait sans comprendre ce qu’il voulait dire.

« Venez, Iula. Il est temps de partir. Tout le monde vous attend. »

« Tout le monde ? »

« Oui, tout le monde. Annabelle, votre cousine, votre chien Oswin et Poul Bradley aussi. »

« Poul Bradley ? Mais il est mort il y a au moins quarante ans ! »

« Ceci importe peu là où nous nous rendons. »

Tout en parlant, il avait doucement mis la vieille dame sur ses jambes et, la tenant galamment par le bras, il la guidait vers la porte. Cette dernière s’ouvrit sans qu’il la touche, dévoilant le chemin qui montait vers le sommet de la colline baignant dans le clair de lune. La pluie qui battait encore l’instant d’avant semblait avoir disparue.

« Allons-y, Iula. Une nouvelle vie vous attend… »

Et, sur ces mots mystérieux, il guida la petite vieille sur la sente. Ils disparurent de l’autre coté de la colline alors que la dernière étincelle de lumière s’évanouissait avec le feu mourant dans l’âtre, plongeant la petite maison dans l’obscurité.

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avril 3

Airain

« Le sommet du monde ! Un expérience inoubliable ! Vous en resterez soufflés ! Quelle blague !; pestait Neil ; Ils ont oublié de mentionner la neige, le froid et mon guide qui s’évapore au milieu de nulle part ! »

Le jeune homme tentait vainement de se repérer au milieu de se paysage blanc où ciel et terre se confondaient.

Il était parti aux premières lueurs de l’aube alors qu’une belle journée s’annonçait pour une expédition qui devait le conduire à la cime du Mont d’Airain. Un ami lui avait recommandé le voyage, lui qui voulait contempler la nature dans sa pure splendeur. Neil avait donc acquis le matériel nécessaire, contacté un guide réputé et s’était lancé.

Les premières heures avaient été rudes. Neil n’était pas particulièrement sportif mais misait sur sa détermination pour parvenir à son but. Il avait bien tenté d’engager la conversation avec son guide mais celui-ci s’était révélé plutôt taciturne, l’encourageant à garder son souffle pour la montée.

Après plusieurs heures de marche, les sapins qui environnaient le sentier s’étaient progressivement couverts de blanc alors que le ciel s’assombrissait. Bientôt, tout le paysage devint uniformément blanc, avec ça et là quelques affleurements rocheux recouverts de givre.

Le guide les arrêta dans un creux granitique le temps qu’ils se restaurent. Cette courte pause fut accueillie avec satisfaction par Neil dont la respiration s’approchait depuis un moment du bruit d’un soufflet de forge. Pourtant, le jeune homme ne se plaignait pas. Il essayait de suivre le rythme imposé par l’homme qui l’emmenait, prenant cette épreuve comme un défi, un challenge personnel.

Une fois que les deux hommes eurent déjeuné, ils reprirent leur marche.

« Nous devons accélérer si nous voulons atteindre le sommet avant la nuit. » lâcha le guide.

Neil acquiesça et aligna son pas sur celui de l’homme. De temps à autres, il jetait un œil aux alentours, cherchant les points de repère dont pouvait se servir celui qui ouvrait la marche pour les emmener dans la bonne direction.

Plusieurs heures passèrent à nouveau sans que les deux randonneurs n’échangent une parole. Le silence du monde qui les entourait était seulement peuplé du craquement de la neige dont la couche s’épaississait sous leurs pas.

Soudain, alors que le guide contournait un promontoire rocheux à demi enfoui, il disparut à la vue du jeune homme. Concentré sur sa progression, Neil n’y prêta pas attention sur l’instant. Ce n’est que lorsqu’il releva la tête un moment plus tard, ayant lui-même passé l’angle du monticule de pierre, qu’il s’aperçut que plus personne ne le précédait. Surpris, il regarda autour de lui, essayant de voir dans quelle anomalie du terrain son guide pouvait avoir disparu. Mais il ne vit rien. Plus aucune trace dans la neige au devant, pas un cri, pas un son, juste ce champ de neige parsemé de roches.

« Ohé ! » appela-t-il.

Seul l’écho de son propre cri lui répondit.

« Bergson ! Où êtes-vous ? »

Rien. Juste le silence.

Pendant plusieurs minutes, Neil ne sût que faire. Voilà qu’il se retrouvait seul, perdu au milieu de nulle part.

Une soudaine bourrasque de neige le décida. Il ne pouvait pas rester sur place indéfiniment. La plus sage décision était de rebrousser chemin en suivant ses propres traces. Avec un peu de chance, il pourrait rejoindre leur point de départ avant la nuit. Il ne devait pas traîner, d’autant que le ciel devenait de plus en plus menaçant.

Jetant un dernier regard vers le sommet et les alentours, il commença à revenir sur ses traces. Mais sa progression s’avéra plus difficile. La bourrasque qui l’avait décidé n’était que l’annonciatrice du changement de temps. Le ciel s’était complètement bouché et le vent s’était levé, emportant avec lui de nombreux flocons qui réduisaient progressivement la visibilité du jeune homme. Bientôt, il se trouva désorienté. Ses traces s’effaçaient rapidement à mesure que le blizzard les balayait. Les forces du jeune homme s’épuisaient rapidement tandis qu’il lutait contre les éléments. A bout de souffle, il se réfugia dans un creux de roche alors qu’il ne voyait pas à plus d’un mètre.

« Un cauchemar, c’est un cauchemar ! »murmura-t-il, frigorifié. « Je ne peux pas continuer. Je vais attendre que la neige s’arrête… »

Neil se pelotonna dans le creux du rocher pour se mettre à l’abri du vent et tenter de se réchauffer. Il perdit rapidement la notion du temps, le blizzard hurlant continuellement et battant la roche au dessus de lui. Gagné par la fatigue, le jeune homme dodelinait de la tête. Ses paupières devenaient lourdes et il avait du mal à rester éveillé. Bientôt, il sombra dans un sommeil agité.

Un crissement contre la roche le tira brutalement de sa torpeur. C’était une sorte de frottement métallique qui faisait résonner la pierre, un son qui n’avait rien de naturel. Neil ouvrit les yeux, essayant de voir d’où provenait ce bruit. Il constata que le vent s’était calmé mais que la neige tombait toujours. Le crissement se répéta, plus proche. Le jeune homme se remit sur ses pieds, scrutant le paysage qui l’entourait pour en deviner la provenance. Il se glissa à l’extérieur de son refuge alors que le son se faisait entendre une nouvelle fois, plus proche encore et plus inquiétant.

Debout dans la neige, Neil écarquillait les yeux. Une peur ancienne commençait à lui tordre les entrailles. Un craquement sur sa droite attira son attention. Une forme massive se dessinait à quelques mètres de lui. La roche crissa à nouveau et la couche neigeuse craqua sous le poids de quelque chose de très lourd alors que la forme indistinct se rapprochait. Le jeune homme vit luire deux éclats oranges tandis qu’un souffle chargé d’odeurs pestilentielles lui montait aux narines. Un rugissement semblant venir des profondeurs de l’enfer éclata.

Sans réfléchir, le jeune homme tourna le dos à la chose et se mit à courir pour s’en éloigner. La panique le gagnait. Il n’avait plus qu’une envie : quitter au plus vite cette montagne. Une forte secousse de la couche neigeuse informa le jeune homme que la chose se lançait à sa poursuite. Le sol tremblait sous ses pieds. L’horrible odeur était de plus en plus forte. Un crissement métallique bien plus proche lui fit dresser les cheveux sur la tête. Neil accéléra encore sa course. Il ne voyait pas où il allait, ne pensait à rien. Seule la perspective d’échapper à la chose le poussait.

Soudain, le sol se déroba sous ses pieds. Il se sentit chuter et hurla, imaginant sans peine les parois hérissés de roches qui interrompraient sa chute. Mai au denier instant, quelque chose agrippa son épaule, le maintenant au dessus du vide. Un son rauque se fit entendre, en même temps que le terrifiant crissement métallique. Les deux yeux orangés de la créature étincelèrent à un pas du jeune homme. Ce dernier se mit à hurler de plus belles alors que l’être le secouait en tous sens comme pour le faire taire. Neil vit une lourde patte prolongée de longues griffes se précipiter droit sur sa gorge et…

Le jeune homme s’éveilla en hurlant alors que quelqu’un le secouait par l’épaule.

« ça va, jeune homme ? Il ne faut pas traîner si nous voulons atteindre le sommet ce soir. »

Bergson, son guide, se tenait à coté de lui. Au dehors, les premières lueurs du jours éclairaient lentement la montagne, annonçant une belle journée.

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mars 6

Divine grâce

J’errais parmi les brumes grises
sur les chemins de Solitude,
le cœur de plomb, vieille habitude,
se chargeant de rêves qui se brisent.

Quand les volutes arachnéennes
s’ouvrirent à une apparition,
dissipant l’abattement profond
et les pensés lourdes de peines.

Un rais de lumière féerique
accrocha mon sombre regard.
Devant moi, perçant le brouillard
vint une vision magnifique.

Drapée dans une robe d’azur
s’avançait une elfe aux yeux d’or,
l’instant d’avant chantant encor,
les lèvres closes sur un murmure.

De longues boucles couleur de jais
encadrant sa peau opaline,
un port de princesse levantine,
une bouche d’un carmin parfait.

Mon être demeura saisi
par sa beauté évanescente
et les brumes tourbillonnantes
en un souffle l’eurent engloutie.

Aurais-je dû lui dire un mot?
Toucher sa main délicatement?
Lui confier mon sentiment
en pépiant tel un oiseau?

Mon âme pleure l’instant perdu
et ce bonheur évanoui;
mais le triste aède que je suis
eut-il pu plaire à cette élue?