mars 7

Fascinante revenante

Un soir lorsque j’étais penché sur l’écritoire
Rédigeant aux étoiles un billet enflammé,
Une étrange langueur soudain vint m’emporter
Cédant à son caprice, la plume je laissais choir.

Comme alourdies des brumes du sable de Morphée,
Mes paupières battirent, tombant tels rideaux
Et ma tête chargée du poids de mille mots
Me fit plier la nuque, pantin au fil coupé.

Contre mon vieux fauteuil, mon corps se fit pesant;
L’assaut de la fatigue mainte fois repoussée
Emportant la victoire contre ma volonté
Et bientôt en eaux troubles, je me vis naviguant.

Entre néant et songe, mon esprit hésitait,
Ne sachant vers quelles rives voguait son frêle navire.
Un séduisant murmure me vit alors frémir!
A mon corps assoupi, une femme susurrait:

« Dormez, pâle poète, sous la lune d’argent.
Laissez-là vos soucis, apaisez vos tourments.
Sous ma douce caresse, votre âme reposez;
Contre un souffle de vie, je viens vous cajoler… »

De surprise mes yeux luttèrent pour s’ouvrir
Distinguant comme une ombre me tenant enlacé.
Sous ma chemise béante, sa main blanche glissée
Et tout contre mon cou ses lèvres se blottirent.

D’effroi je sursautais, mon cœur battant chamade.
La belle, effarouchée, dans l’ombre recula.
L’éclat d’un regard bleu alors me figea,
Une mèche d’argent blond s’offrant à mon œillade.

Un parfum capiteux, une bouche rubis
Révélés par Sélène à mon être affolé,
D’un battement de cils se virent effacés.
A peine apparue, la belle était partie.

Comment décrire l’effet de cette apparition
Sur mon chancelant esprit, tout empli de chimères?
Cette étrange visiteuse, que donc venait-elle faire
Sans s’être présentée? Quelle surprenante façon!

J’en restais tout transi pendant de longues heures
Ne pouvant expliquer cette bizarre présence.
Repoussant le sommeil, depuis, je veille, en transe,
Espérant son retour en ma vieille demeure.

mars 6

Luxinspirat

Dans les flammes rubicondes de sulfureux falots,
Sous les si vastes voûtes de profondes cavernes
Se métamorphosant en étranges tavernes
J’ai vu boire et danser belles dames et héros.

En des lieux de silence, chargés de recueillement,
De frondaisons vermeilles en lourds toits de pierre,
J’ai vu tomber des anges et s’ouvrir l’Enfer
Aux sons des milles trompettes annonçant le Jugement.

De temples reculés en cités bourdonnantes,
Mes errances me mènent sur des routes cachées
Parsemées de pavées ou tout juste esquissées,
De cryptes oubliées en salles étouffantes.

Sous terre j’ai dansé avec les féeries :
Faunettes, elfes gracieuses, succubes enjôleuses…
J’ai trinqué avec elles, bu leurs liqueurs mielleuses
Et bien failli me perdre avec leurs jeux maudits.

Oublieux des tourments et de ce qui me pèse,
J’ai retrouvé le goût de plaisirs oubliés,
Ravivant pour une heure l’âme de mes jeunes années,
Jouant avec le feu sous leurs baisers de braises.

Et lorsqu’au jour venu, mes yeux se sont rouverts,
J’ai salué cette aube, le cœur plus léger.
J’ai ris au souvenir de ces heures, apaisé,
Puis j’ai repris ma route, guidé par la lumière.

Après des nuits d’errances sous une pluie cendreuse,
Des jours d’isolement dans une tour en ruines,
J’ai trouvé, recouvert d’une poussière fine,
Un joyau, un cadeau d’une âme généreuse.

« C’est là tout le trésor que recherche ton cœur,
L’ultime récompense à ta quête insensée!
C’est le Fruit de l’Amour, l’Orbe de la Beauté,
La Quintessence Divine, ton Graal de Douceur.

Garde le précieusement de toute avidité,
Offre généreusement à tous sa chaleur.
Elle est le feu secret qui pense les douleurs
Et redonne la force aux âmes annihilées. »

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février 7

La colère

D’un geste rageur, Samuel envoya une créature contre le barbelé encerclant la zone. Il brisa les genoux de la seconde avant de lui broyer le crâne contre l’asphalte et passa ensuite à la suivante. Les mort-vivants n’étaient qu’un petit groupe, juste de quoi permettre à l’homme de passer ses nerfs. Et ce dernier avait plus que son comptant de colère à décharger.

La journée avait très mal commencée ; à peine Sam s’était-il extrait de sa couchette dans l’abri que déjà Craig lui cherchait des poux. Comme si les choses n’étaient pas assez catastrophiques.

A peine un peu plus vieux que lui, l’autre se croyait tellement supérieur. Il monologuait sans cesse, accusant les autres de tous ses maux et devant agressif si jamais on osait lui dire quelque chose. Non content de lui avoir pourri son enfance, voilà maintenant qu’il avait atterri dans le même refuge. Et, bien sûr, impossible de l’ignorer dans un espace si restreint.

Chaque jour, Sam rongeait son frein, supportant les laïus de l’autre sans rien dire. Plus d’une fois, il avait failli voir rouge mais s’était retenu par respect pour les autres occupants.

Mais ce jour-là, Craig l’avait cherché une fois de trop. Il avait osé revenir à la charge concernant l’état de santé de la sœur de Sam. Sois disant que celle-ci simulait sa faiblesse pour échapper au travail. Alors, les nerfs de l’homme avaient lâchés. Il avait expédié son poing droit dans la figure de l’autre, l’envoyant valser contre une cloison. Puis, pendant que Craig glapissait de colère, Sam avait enfilé son blouson, pris les clefs d’un véhicule et rejoint le groupe partant pour l’extérieur.

Loin de se dissiper, sa colère n’avait fait qu’augmenter par la suite. Le véhicule qui le transportait avec commencé par s’embourber dans une ornière puis était tombé en panne en pleine zone sauvage. Une partie de l’équipe était donc retournée à pieds vers le refuge pour trouver de quoi réparer pendant que l’autre gardait le pick-up.

C’est bien évidemment à ce moment-là qu’un groupe de zombies avait fait son apparition. Bien que rompus à ce genre de situations depuis que le monde avait sombré, le groupe n’avait pu retenir un frisson. Tout le monde savait qu’il suffisait d’une morsure pour devenir comme eux. Chacun avait donc empoigné un outil et se tenait prêt à affronter la menace.

L’assaut des créatures avait été comme d’habitude sauvage et désordonné. Les zombies avaient rapidement été maîtrisés puis neutralisés. Avisant un autre groupe un peu plus loin, Sam avait alors laissé sa colère éclater. Il s’était jeté sur eux, frappant les crânes, brisant les os à coups de manche de pioche, réduisant les mort-vivants en charpie. Une fois calmé, il se redressa, lissant le devant de son sweater avant de rejoindre les autres.

Personne ne fit de commentaire. Ce n’était pas la première fois que l’un d’eux laissait libre court à sa rage.Certains voyaient même cela comme salutaire.

Peu après, l’équipe partie chercher de quoi réparer revint et le groupe pu reprendre son périple.

Lorsqu’ils revinrent finalement au camp, Sam était attendu. Craig se tenait à quelques pas du hangar des véhicules, les poings serrés. A l’instant où Sam eut posé le pied par terre, l’autre se précipita sur lui. L’homme esquiva un premier coup avant de frapper un genou de son agresseur et de lui bloquer un bras dans le dos. Il le retint un moment, le voyant écumer de rage, se demandant s’il devait lui mettre une raclée pour que l’autre comprenne enfin qu’il n’était plus un petit garçon. Il lui plaqua alors la tête contre le plateau du pick-up et lui cracha :

« Pour qui tu te prends ? Tu crois que je vais encore te laisser longtemps terroriser tout le monde ? Tu ne vaux pas mieux que les zombies, Craig ! »

Sam ne croyait pas si bien dire. Dès qu’il l’eut relâché, il remarqua les yeux injectés de sang et la bave qui s’écoulait des lèvres de l’homme. Il eut alors un mouvement de recule que ce dernier mit à profit pour lui foncer dessus. Heureusement pour le jeune homme, quelqu’un d’autre avait vu la scène. Craig fut fauché par un lourd bâton avant d’avoir pu atteindre son but. Sous l’impact, une partie de sa mâchoire fut arrachée. Celle qui tenait l’arme ne lui laissa pas le temps de réagir. D’un ample mouvement, elle lui asséna un violent coup contre l’occiput, lui brisant le crâne et l’étendant pour le compte.

« Merci, Mine. » balbutia Sam en se relevant.

« De rien, frangin. Ça faisait un bout de temps que ça lui pendait au nez. Il a eut ce qu’il mérite. » dit la jeune femme qui tenait le bâton.

Elle imprima un mouvement sec à celui-ci pour en chasser les quelques débris qui s’y étaient accrochés puis fit un signe à son frère.

« Allez, on rentre. »

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décembre 25

Franval

D’un pas mesuré, Ida avançait le long du chemin menant à la métairie Franval. Elle tenait d’une main son panier empli de pain tout en maintenant son fichu sur sa tête de l’autre. Le vent soufflait fort en cette fin d’après-midi, annonçant l’imminence d’un orage. Les hommes et les bêtes dispersés dans les pâtures alentours l’avaient senti. Tous s’attelaient à regagner au plus vite qui les étables, qui la bâtisse de vieilles pierres pour s’abriter.

Mais Ida ne se pressait pas. Elle marchait de son même pas, celui qu’elle avait adopté depuis que son père l’avait faite entrer à la métairie « pour lui assurer un avenir » , avait-il dit. Cela lui avait surtout servi à lui, pour ne plus avoir à s’occuper d’une enfant dont la mère était morte en couches. Aussitôt que la petite avait été acceptée à la ferme, l’homme s’était volatilisé et n’avait plus jamais donné signe de vie.

Ida avait alors appris la dure vie de fille de ferme, son caractère s’affirmant à mesure que les travaux et les années l’endurcissaient. Elle devint une jeune femme robuste mais non dénuée de charme, ce que les divers garçons de ferme de la région ne tardèrent pas à lui faire constater. Rares étaient les jours où l’un d’eux n’essayait pas de l’entraîner dans le foin où de lui mettre la main aux fesses, cependant Ida avait vite appris à refroidir leurs ardeurs. Les tâches qui lui étaient confiées laissaient peu de temps au batifolage et, qui plus est, l’aïeule, ancienne maîtresse femme de la maisonnée, l’avait mise en garde contre les avances des mâles des environs.

— Ta fleur intacte est la seule chose précieuse que tu aies, ma fille. Ne va pas l’offrir à l’un de ces godelureaux contre de belles paroles. Il ne te resterait que tes yeux pour pleurer.

Aussi la jeune femme gardait les hommes à distance, se disant que lorsque le bon se présenterait, elle saurait le reconnaître.

Le vent faisait siffler les branches des grands pins entourant la propriété et, le temps qu’Ida atteigne la porte, il faisait déjà battre les volets contre la pierre épaisse des murs . La jeune femme passa la porte et déposa son panier de pain dans le cellier. Elle revint ensuite dans la pièce principale pour aider les autres occupants de la maison à barricader les fenêtres. Le ciel était devenu noir et laissait entendre un roulement sinistre dans le lointain. Dès que les lourds nuages rencontreraient la cime de la montagne, l’orage se déchaînerait. Déjà, les premiers éclairs fusaient ça et là. De petites esquilles de glace commençaient à tomber, éclaireuses de la grêle à venir.

Lorsque hommes et animaux furent tous rentrés, le contremaître ferma la porte et rabattit la lourde barre qui la maintiendrait en place pendant la tempête. Les occupants se rassemblèrent dans la salle principale, jetant de temps à autres un œil aux bêtes regroupées dans les étables adjacentes. Chacun tentait de s’occuper en attendant que l’orage passe : quelques hommes jouaient aux osselets devant la cheminée, certaines femmes avaient sorti leurs écheveaux de laine et reprenaient leur tricot pendant que d’autres s’affairaient à préparer le dîner.

L’orage grondait depuis un moment et les grêlons commençaient à résonner contre les volets quand un coup vint ébranler la solide porte en bois.

— Ouvrez ! Supplia une voix masculine; Je suis pâtre dans les environs mais n’ai pas pu trouver d’abris ! Laissez moi entrer avant que le ciel ne me fende le crâne !

Les habitants s’entre-regardèrent avant que l’homme le plus proche se décide à soulever la barre bloquant la porte et à l’entrouvrir. Un grand échalas dégingandé avec un chapeau fatigué sur la tête et sur les épaules une cape ayant connu des jours meilleurs, s’engouffra dans la pièce.

— Merci, beau messire, merci ! Dit-il à l’homme en lui secouant vigoureusement la main ; Sans vous j’étais perdu.

Puis il avisa les autres qui l’observaient tous d’un air circonspect.

— Je me nomme Job.  Dit-il avec un timide sourire, retirant prestement son chapeau et dévoilant des cheveux bruns hirsutes.

Ida se trouvait proche de la cheminée quand le jeune homme était entré et se retourna pour observer le nouveau venu. Quand son regard croisa les yeux verts du garçon, quelque chose se mit à vibrer en elle. Son cœur chavira l’espace d’un instant et la jeune femme crut se trouver mal. Elle se rattrapa à l’une des pierres saillantes constituant l’âtre en essayant de ne rien laisser paraître. Ce pâtre venu d’on ne savait où la chamboulait d’une façon qu’elle n’avait jamais connue jusque là.

Dehors, l’orage faisait toujours éclater sa colère. A chaque coup de tonnerre, la bâtisse était ébranlée et les animaux s’agitaient. La grêle frappait les murs et le sol avec régularité, faisant lever les yeux de certains hommes vers le toit de chaume. Ils devaient craindre que l’un des projectiles de glace ne vienne à percer la toiture. Enfin, après de longues minutes, la tourmente s’apaisa un peu. Le tonnerre et le vent n’avaient pas faiblis mais une lourde pluie était venue remplacer la grêle. La maisonnée laissa échapper un soupir de soulagement puis, le repas étant cuit, tout le monde s’attabla. Le pâtre fut installé à la table presque en face d’Ida, qui ne put s’empêcher de lui jeter des regards à la dérobée. Presque à chaque fois, il croisait son regard et lui répondait par un timide sourire. La jeune femme détournait alors rapidement les yeux, les joues rosissant légèrement.

Une fois le repas achevé, chacun s’assura que les portes et fenêtres étaient bien calfeutrées contre la tempête faisant rage puis tous se dirigèrent vers leurs couches. Le contremaître et son épouse s’installèrent dans le lit armoire qui leur était réservé pendant que les autres membres de la maison s’allongeaient sur leurs grabats de paille. Toujours troublée par la présence du pâtre, Ida voulut s’isoler en allant dormir dans l’étable. Elle se glissa dans un tas de foin un peu à l’écart, se laissant progressivement bercer par le souffle régulier des animaux rassemblés dans leur enclos.

Après quelques minutes, elle finit par s’assoupir, fatiguée par sa longue journée de labeur. Le grincement de la porte de l’étable lui fit entrouvrir les yeux à plusieurs reprises, alors que d’autres ouvriers agricoles et femmes de maison rejoignaient à leur tour l’amoncellement de paille pour y dormir. Un mouvement près d’elle la fit se retourner : allongé à coté d’elle, sa cape déployée sur lui en guise de couverture se tenait le pâtre, une expression confuse sur le visage.

— Je suis désolé de vous déranger, il n’y avait plus de place ailleurs. s’excusa-t-il.

Ida se contenta de hausser les épaules et de se tourner dos à l’homme, se pelotonnant de son mieux dans le foin pour conserver un peu de chaleur.

Au cours de la nuit, la température baissa sensiblement, forçant les animaux et les hommes à se rapprocher pour se tenir chaud. A force de frissonnements et de contorsions, Job et la jeune femme se trouvèrent bientôt dos à dos. Sentant cette dernière grelotter, le pâtre se retourna et passa un bras par dessus les épaules d’Ida pour la couvrir également de sa cape. Ce faisant, il lui frôla la poitrine, lui arrachant un sursaut qui la fit se coller involontairement encore plus à lui. La chaleur qui naquit en chacun d’eux à cet instant, en plus du trouble qui les saisit, les fit s’immobiliser aussitôt. Voulant se tourner, Ida effleura de la hanche une grosseur nouvellement apparue près du bas ventre de Job. Cela ne fit qu’augmenter son trouble et pourtant, elle ne s’éloigna pas autant de l’homme qu’elle l’aurait cru. Dans son ventre s’était embrasé un feu nouveau qui la poussait au contraire à se rapprocher du pâtre.

Elle éleva alors lentement une main vers le torse du jeune homme pour le toucher et sentit une chaleur intense irradiant dans tout le corps de celui-ci. Avant qu’ils ne réalisent vraiment ce qu’ils faisaient, les deux jeunes gens se retrouvèrent enlacés, échangeant tout d’abord de timides caresses puis s’aventurant à des frôlements plus audacieux. Bientôt, le feu qui couvait en eux brûla avec intensité et leurs échanges se firent bien plus charnels. Ils s’embrassaient maintenant à pleine bouche, gouttant à la chaleur et à la saveur de l’autre avec de moins en moins de retenue. Enfin, avec une certaine gaucherie empreinte de douceur, Job se glissa en elle, Ida l’accompagnant du mieux qu’elle le pouvait. Le feu se fit brasier, dévorant intensément les amants alors qu’ils s’unissaient dans le foin, au milieu de cette étable, dans cette nuit de tempête. Ida ressentit une légère douleur au commencement mais les vagues de plaisir qui la submergèrent ensuite lui firent bien vite oublier. Ils s’étreignirent avec force, se mêlant l’un à l’autre avec fougue pendant de longues minutes. Enfin, lorsque le plaisir atteignit son paroxysme, ils s’écroulèrent l’un contre l’autre, épuisés mais heureux. Job ne tarda pas à s’assoupir pendant qu’Ida reprenait peu à peu conscience de ce qui l’environnait. Une fois ses sens retrouvés, elle se blottit tout contre le torse de l’homme et s’endormit à sa tour dans une bienheureuse chaleur.

Lorsqu’ au matin elle s’éveilla, Job n’était plus à ses cotés. Ida se leva, les yeux encore bouffis de sommeil et fit sa toilette avant de rejoindre le reste de la maisonnée pour s’acquitter de ses tâches. La journée fila sans que la jeune femme trouve le temps de penser au beau pâtre. En plus des corvées dont chacun était déjà chargé, la tempête avait laissé dans son sillage de quoi occuper les métayers pour quelques temps.

Le soir venu, Job n’était toujours pas reparu. Ida regrettait un peu qu’il ne se soit pas manifesté mais les conseils de l’aïeule concernant les hommes lui revinrent en mémoire.

— Ne t’attends pas à ce qu’un homme comme ça reste bien longtemps chez toi, surtout s’il est beau. l’entendait-elle marmonner dans un coin de sa tête.

Aussi la jeune femme ne s’étonna pas de ne pas voir revenir le pâtre le jour suivant, ni les jours qui suivirent. Elle commençait à se faire une raison, n’ayant d’ailleurs que de rares minutes à accorder à ses états d’âme tant le surcroît de travail laissé par la tempête était important. Pourtant, quelques semaines après cette nuit d’orage, des événements nouveaux vinrent la lui remémorer. Depuis plusieurs jours, elle se réveillait nauséeuse, se sentait fatiguée et mangeait comme deux alors que la vue de certains aliments lui répugnait. Se demandant quelle maladie elle couvait, Ida demanda son avis à l’aïeule.

— Ma fille, ton beau pâtre t’a laissé un giton avant de s’envoler…

— Un giton ?

— Oui, ma petite. Le nouvel an passé, nous aurons un habitant de plus dans cette maison.

— Je vais avoir un enfant ?

La vieille acquiesça devant la surprise de la jeune femme. Elle lui parla ensuite des responsabilités qui lui incombaient maintenant — car chaque enfant est un cadeau du ciel . Les deux femmes échangèrent longuement devant l’âtre ce soir-là, la plus âgée partageant son expérience avec la plus jeune.

Les mois passèrent alors que le corps de la jeune femme s’arrondissait, révélant à tous la raison de ses indispositions. Chacun s’en accommoda, même si certains occupants se mirent à la regarder d’un œil torve. Ida ne fit pas attention à eux, les sachant de nature à médire sur les uns et les autres à la moindre occasion.

A la mi-automne, la jeune femme vit ses tâches diminuer et se mit à passer de longues heures devant l’âtre en compagnie de l’aïeule. La croissance de l’enfant l’épuisait de plus en plus, ne lui permettant plus d’assurer certaines de ses corvées.

Un soir d’octobre, un messager vint remettre un pli au contremaître de la maisonnée. Il lui déposa également une petite somme d’argent qui fut confiée à Ida.

— Ce sont les gages du pâtre. Il s’est rompu le cou en repartant d’ici mais son maître à su qu’il t’avait laissé la charge d’un enfant. Comme il n’a pas d’autre famille, l’homme a décidé de te laisser cette somme pour l’éducation du petit.

Adélaïde de Franceval parcourait à cheval les vastes étendues de la nouvelle propriété de sa famille quand elle était tombée sur la maison rustique aux murs éprouvés par le temps. La jeune femme avait aussitôt pris la décision d’en faire son — salon privilégié . Ici, au moins, serait-elle loin de la nouvelle épouse de son père. La — mégère , comme Adélaïde l’avait surnommée, ne s’aventurerait pour rien au monde loin du manoir où elle pouvait exercer son excès d’autorité à sa guise.

La jeune femme avait donc joué avec l’adoration que lui vouait son père pour le convaincre de faire remettre en état cette dépendance. L’homme ne pouvant rien refuser à sa fille, tant les traits de cette dernière étaient semblables à ceux de sa défunte mère, il engagea sur le champ des ouvriers.

— Le vingt février de l’an mil-sept-cent quatre-vingt.

Les travaux demandés par père sont enfin terminés. Je vais dès ce jour d’huis pouvoir m’installer dans mon — petit salon . La mégère ne pourra rien y faire. J’espère qu’elle va s’en étouffer de rage ! 

— Le vingt deux février.

Me voici à demeure ! Les ouvriers doivent encor achever quelques tâches de consolidation, d’après ce que dit père. Mais il était impensable pour moi de rester un instant de plus dans la même demeure que la mégère. Cette harpie n’a eu de cesse de me rendre folle ! Fort heureusement, ici je ne suis plus à la portée de ses griffes. Et de ses dents, qu’elle a si longues ! Je ne comprends pas ce que père lui trouve. Elle ne fait que dépenser pour acquérir des toilettes compliquées, des tournures encombrantes et organiser des dîners ennuyeux. J’espère que père s’apercevra bien vite des œillades qu’elle échange avec certains convives presque aussi jeunes que moi.

Mais cessons de parler d’elle. J’ai commencé à explorer ma petite dépendance pour m’y installer au mieux. Il me faut maintenant élaborer l’agencement des pièces. D’abord le petit salon, la salle de musique puis ma chambre et la salle d’eau. 

— Le dix mars.

Enfin, tous les aménagements sont terminés ! Quelle splendeur ! Plus d’une de mes amies en serait jalouse. Père n’a pas regardé à la dépense pour me faire plaisir. Les meubles, les tentures, les tapis, tout brille d’un bel éclat. Je sens que je vais me plaire ici. 

— Le douze mars.

Père est inquiet. En voulant consolider la structure du sous-sol, les ouvriers ont mis au jour une cavité dans laquelle ils ont retrouvé des restes humains. Père souhaiterait donc que je quitte immédiatement mon refuge pour réintégrer le domaine. Je le sais bien intentionné mais je ne vois pas en quoi quelques ossements pourraient me gêner. Il suffit de leur accorder la sépulture qu’ils méritent. 

— Le seize mars.

Je me suis aventurée en secret jusqu’à la petite alcôve murée où reposaient ce qu’il reste de l’inconnu. Visiblement, ils étaient deux car il y avait deux crânes. Je pense que l’un d’eux était un enfant.

Tout cela m’intrigue et m’horrifie à la fois. Qui a pu faire une chose pareille ? Emmurer deux êtres vivants comme cela ? Je vais demander à père si je peux étudier un peu l’histoire du domaine. Peut-être alors pourrai-je découvrir qui sont ces personnes. 

— Le deux avril.

La mégère a trouvé une nouvelle façon de me nuire. Elle a convaincu père qu’il était grand temps pour moi de trouver un époux ! Depuis, l’un et l’autre passent en revue leurs amis et les fils de bonnes familles des environs pour me marier ! C’est scandaleux! Il n’est pas question que j’épouse qui que ce soit ! L’amour n’a pas encore frappé à ma porte mais je suis certaine qu’il apparaîtra bientôt. La mégère n’a qu’à bien se tenir ! Je vais lui faire comprendre ma façon de penser ! Et tant pis si père me désapprouve ! 

— Le sept avril.

Un affreux rêve m’a tirée hors du sommeil cette nuit. J’ai vu une jeune femme battue et maltraitée par un homme plus âgé. Ce monstre frappait la paysanne sans aucune retenue. Il a fini par refermer ses mains autour du cou de la pauvre fille et s’est mis à serrer ! L’inconnue s’est débattue pendant de longues minutes avant de s’affaisser, inerte. J’ai alors entendu des pleurs. Dans le giron de la jeune femme, l’homme a découvert un enfançon, tout petit, tout fragile. J’ai alors vu ce démon prendre la tête du petit dans une de ses mains pour le faire taire. Les sanglots ont gagné en intensité avant de cesser brutalement. L’homme a alors traîné les deux corps dans un sombre réduit et commencé à empiler des pierres pour les cacher. Une fois son forfait accompli, il est remonté par des escaliers menant à une pièce ressemblant à mon rez-de-chaussée. Dans son poing fermé brillaient des pièces d’or. Un hurlement déchirant m’a alors projetée hors de mes songes. Il était si affreux que je me demande encore s’il venait de mon cauchemar ou s’il était réel… 

— Le seize avril.
La mégère a encore frappé. Je dois me rendre, sur son invitation, chez l’une de ses amies pour prendre le thé. J’imagine d’avance la scène… Peu après que nous serons installée, le fils, le cousin, le petit frère de cette dernière va apparaître. Il va ensuite discrètement commencer à me faire la cour pendant que les deux commères m’abreuveront avec force détails de son splendide curriculum. Quel joie ! Il n’en est pas question ! Je vais lutter avec la moindre de mes forces pour ne pas me soumettre aux caprices de mon infernale belle-mère ! 

— Le vingt avril.

Père s’est rangé à l’avis de la mégère ! Sans tenir compte de mon opinion, il a déjà pris des engagements avec la famille du jeune homme rencontré lors de ce fameux thé. Mais je ne veux pas épouser ce garçon ! J’aspire à autre chose que d’être une femme au foyer ! Je suis encore trop jeune pour ne m’occuper que d’élever mes enfants ! Mais la décision de père est prise. Si je veux échapper à cela, je ne vois qu’une solution : la fuite. N’ai-je donc d’autre choix que de jeter le déshonneur sur ma famille ? Je sais bien que non. Depuis que la mégère est entrée dans nos vies, elle n’a de cesse de me tourmenter. 

Délia referma le volume relié de cuir, interrompant sa lecture pour regarder le paysage défiler derrière la vitre du train l’emportant vers le nord.

La lettre accompagnant ce carnet relié l’avait prise au dépourvu, tout en lui apportant une bouffée d’oxygène. Le papier officiel venait d’un office notarial d’une petite ville perdue en pleine campagne. Son auteur lui faisait savoir qu’après de nombreuses recherches, il avait été établi qu’elle était l’unique descendante d’une petite vieille vivant recluse depuis plusieurs décennies. La vieille dame avait été récemment découverte sans vie dans son petit appartement, alors le notaire de famille s’était mis en quête des héritiers. La recluse avait mis de côté une belle somme d’argent et possédait les titres de propriété d’un domaine tombant à l’abandon. Délia étant la seule descendante retrouvée, elle allait donc hériter de tout cela.

Déposé dans le même coffre que le testament, le vieux carnet à reliure de cuir lui avait été adressé en même temps que la convocation pour venir toucher son héritage.

Tout cela était inespéré pour la jeune femme. Terminé, les petits boulots qu’elle peinait à garder très longtemps. Terminé la cage à lapin dans la friche industrielle. Terminées, les fins de mois difficiles, à tirer le diable par la queue. La somme d’argent amassée par l’aïeule était suffisamment rondelette pour lui permettre une certaine liberté. Et puis, avec un peu de chance, le domaine dont elle devenait propriétaire pourrait lui rapporter une belle somme sur le marché immobilier.

La seule chose qui l’intriguait était le lien de parenté entre elle et la défunte petite vieille. Mais après tout, elle avait eu des relations si distantes avec ses parents qu’elle connaissait très peu l’histoire de sa famille. Et puis, quel était le rapport avec le contenu de ce journal ?

Le carnet relié avait semble-t-il appartenu à une jeune fille de bonne famille. Au dos de la couverture un — D et un — F  stylisés avaient été frappés. Quelques touches de dorure s’accrochaient encore à cette signature malgré le temps.

Délia allait se replonger dans sa lecture quand elle entendit annoncer le nom de la gare où l’emmenait ce train. La jeune femme rassembla ses maigres effets, glissant le carnet dans sa besace en tissu qu’elle passa en bandoulière, avant de s’approcher de la sortie du wagon.

Sur les quais, un brouillard glacé lui coupa un instant le souffle, l’obligeant à rajuster sa veste et l’étole qu’elle portait autour du cou. Son éternel air d’adolescente trop vite montée en graine, ses cheveux en bataille et sa tenue alliant bottes de moto, jeans moulants et Perfecto dénotaient un peu avec l’ambiance villageoise du coin.

Transie par la fraîcheur, la jeune femme glissa les mains dans les poches de son blouson en cuir puis se mit en route pour l’adresse indiquée sur le courrier. Vue la taille réduite de cette ville, trouver l’office notarial ne devrait pas représenter une grande difficulté.

Arrêtant sa voiture devant une grille ayant connu des jours meilleurs, le jeune homme se tourna vers Délia.

—Vous êtes certaine de vouloir vous aventurer là toute seule ? Je peux encore vous accompagner, vous savez…

—Merci. Je suis une grande fille. Je préfère me familiariser seule avec les lieux.

Elle surprit alors une lueur de désappointement dans le regard du notaire. De nombreux indices au cours de l’entretien qu’ils avaient eu plus tôt lui avaient mis la puce à l’oreille, cependant cet éclair fugace lui confirma qu’elle ne le laissait pas indifférent. Mais son caractère plutôt rebelle et indépendant s’accorderait assez mal avec celui plus calme et posé de l’homme.

Se glissant hors du véhicule, la jeune femme adressa un vague signe de la main au conducteur puis se dirigea vers l’entrée de son nouveau domaine. Elle passa la grille rouillée et s’avança sur le chemin criblé d’ornières menant au bâtiment principal.

Lorsqu’elle constata l’état de délabrement des lieux, elle comprit assez vite pourquoi son ancienne propriétaire n’y vivait plus : une grande partie du toit s’était effondrée, laissant la plupart des pièces à ciel ouvert. L’absence de réparations ainsi que les intempéries avaient transformé ce qui devait être jadis une superbe propriété en une ruine insalubre.

—Pas la peine de songer à rénover ça ! Pensa Délia.

Tout le contenu de son héritage n’y suffirait pas ; elle en ressortirait plus perdante que gagnante.

Poussant un soupir, Délia se détourna de cet affligeant spectacle et s’apprêta à rebrousser chemin lorsqu’elle aperçut une forme sombre et rectangulaire. Un autre corps de bâtiment se devinait entre les troncs et les branches de la forêt de résineux couvrant cette partie du domaine.

Poussée par la curiosité, la jeune femme s’engagea sur la légère pente, montant entre les larges fûts des sapins pour se rapprocher de cette mystérieuse maison. Délia progressa lentement, l’inclinaison du sol s’accentuant à mesure qu’elle s’éloignait de la plaine.

Enfin, après une quarantaine de minutes de marche, la nouvelle héritière atteignit son but : elle déboucha sur un plateau créant une trouée à travers les frondaisons, occupé en son centre par une vieille et solide bâtisse. Dans le soleil couchant, Délia découvrit un superbe panorama où des sommets enneigés venaient frôler le ciel. Le seul environnement direct était occupé par la forêt, le vaste plateau et la plaine en contre-bas. La vue était à couper le souffle.

A mesure que la lumière déclinait, la température baissait également. Un frisson saisit la jeune femme qui se dirigea alors vers l’entrée de la maison. Une solide porte en bois en barrait l’accès mais, parmi les éléments que le notaire avait remis à Délia se trouvait une lourde clef. La demoiselle introduisit cette dernière dans la serrure et fit jouer le penne. Le battant grinça un peu sur ses gonds puis s’ouvrit, révélant une large pièce plongée dans l’obscurité. Cet espace, inoccupé depuis longtemps sentait un peu la poussière mais avait visiblement été épargné par l’humidité de l’air extérieur.

Délia se glissa dans le bâtiment et referma l’huis derrière elle. A tâtons, elle fit le tour de la pièce, sentant sous ses doigts se succéder divers matériaux. Bientôt, elle découvrit une vaste cheminée en pierres avec, dans un coin, un stock de bois et de vieux journaux. La jeune femme chiffonna quelques feuilles, empila quatre bûches par dessus et sortit son briquet pour allumer un feu. Elle l’attisa ensuite longuement pour être sûre qu’il ne s’étouffe pas. Les flammèches léchèrent lentement le bois qui finit par s’embraser. Petit à petit, l’obscurité battit en retraite à mesure que la flambée répandait chaleur et lumière dans la pièce.

Le jour disparaissant très vite à l’extérieur, Délia conclut qu’elle devrait certainement passer la nuit dans la vieille maison. Curieusement, cela ne l’incommoda pas ; elle se sentait à son aise entre ces vieux murs de pierre. Un sentiment nouveau l’envahissait; elle avait presque l’impression d’être — chez elle  alors qu’elle avait toujours eu du mal à se fixer.

La chaleur du feu ayant progressivement chassé l’engourdissement provoqué par le froid, la jeune femme décida d’explorer un peu la bâtisse. Sur une large table trônant au centre de la salle, elle découvrit une lampe contenant encore du pétrole. Elle approcha une brindille enflammée du chanvre qui s’embrasa comme s’il n’avait attendu que cela. Réglant l’intensité de la flamme pour ne pas que la mèche se consume trop vite, Délia éleva la lampe pour éclairer un peu plus les lieux.

Deux portes donnaient sur des dépendances et un large escalier montait jusqu’au palier supérieur. La jeune femme gravit les marches pour explorer le premier étage.

Elle trouva deux chambres ainsi qu’un petit salon, encore meublés. — Dans l’une des chambres, ouvrant une armoire, elle reçut dans ses bras plusieurs draps qui lui permirent de se préparer un couchage confortable.  La cheminée de la pièce principale devait avoir un conduit passant par chacune des pièces car la chaleur du feu commençait à se répandre dans toute la maison.

Son exploration sommaire achevée et sa couche prête à l’accueillir lorsqu’elle serait épuisée. Délia rejoignit le rez-de-chaussée, rapprocha de l’âtre un confortable fauteuil et s’y installa. Elle se souvint alors du journal relié glissé dans sa besace et le sortit pour poursuivre sa lecture à la lumière du feu.

— Le vingt deux avril.

L’étrange rêve est revenu cette nuit. Peut-être est-ce la tension nerveuse due à la mégère et ses plans ? Je dois me garder d’en parler à quiconque si je ne veux pas finir qualifiée d’hystérique et enfermée. J’ai la certitude que, si son projet de mariage n’aboutit pas, cette harpie cherchera un autre moyen de me nuire. Il n’est pas nécessaire que je lui fournisse quoi que ce soit qui puisse servir ses machiavéliques desseins.

Mais revenons au songe. J’ai revu l’horrible scène de l’agonie de cette femme, cet immonde assassinat commis par un inconnu… j’en ai encore le cœur palpitant et le ventre noué. Il y avait plus, cette fois-ci : je crois avoir reconnu une partie du rez-de-chaussée par l’entrebâillement de la trappe où menait l’escalier. Cet affreux événement aurait donc bien eu lieu ici-même ? La curiosité me pousse à explorer plus avant la maison et ses fondations ; qui sait si je n’y trouverai pas plus de choses que les seuls ossements de cette malheureuse et de son enfant ? 

— Le vingt trois avril.

C’en est trop ! Père et sa mégère m’imposent leur projet de mariage ! Le gentilhomme est venu faire sa demande en bonne et due forme. Personne n’a pris en compte mon opinion, non plus que mon refus ! Ma décision est donc prise : cette nuit, je quitte le domaine !

Je vais m’aventurer dans le sous-sol de mon refuge pour y rassembler quelques affaires puis, à la nuit tombée, je partirai ! Je doute que l’on s’aperçoive de ma disparition avant le matin et, dès lors, je serai déjà loin !

J’ai préparé une lettre pour père lui expliquant ma conduite et l’implorant de pardonner le déshonneur que ma fuite va lui imposer. Je gage qu’il finira par comprendre. Avant que cette mégère ne lui ait extorqué toute sa fortune et consumé les années qu’il lui reste, j’espère… 

Le journal s’arrêtait là. Songeuse, Délia referma le volume en cuir. La chaleur du feu aidant, la jeune femme commençait à s’assoupir. Ses paupières s’alourdissaient de plus en plus et bientôt ses yeux se fermèrent.

Un souffle froid la tira du sommeil quelques heures plus tard. La jeune femme avait eu l’impression de sentir une main glacée lui effleurer la nuque. Pourtant le feu brûlait toujours dans l’âtre, sa chaleur enveloppant l’espace où elle s’était installée. Clignant des yeux, la brunette observa la pièce plongée dans l’obscurité.

Soudain, un courant d’air venu de nulle part fit danser les flammes dans la cheminée. La porte donnant sur une réserve située à l’opposé de la jeune femme claqua contre le mur en s’ouvrant brusquement. La température tomba brutalement dans la pièce, faisant frisonner Délia toujours lovée dans son fauteuil. Sursautant, elle se retourna vers l’huis béant, le cœur battant. Dans la pénombre, une silhouette éthérée se dessinait sur le seuil de la pièce.

La jeune femme fit un bond en arrière depuis son siège, heurtant du talon le bord de l’âtre. La silhouette recula dans l’ombre de la réserve en flottant, laissant une traînée lumineuse qui s’évanouit presque instantanément.

Incrédule, Délia saisit la première arme potentielle qui se trouvait là : un vieux tisonnier rouillé. Elle s’empara ensuite de la lampe posée sur la table et se lança à la poursuite l’apparition. La brunette eut juste le temps de la voir disparaître à travers le plancher de la resserre lorsqu’elle pénétra à sa suite dans la salle obscure. Brandissant la lanterne, la jeune femme examina la pièce à la recherche d’une issue dissimulée dans le sol.

A force d’investigations, elle découvrit une rainure entre deux lames de plancher. Se servant du tisonnier comme d’un levier, elle dégagea bientôt une antique trappe qui grinça sur ses gonds oxydés. Lorsque Délia souleva cette dernière, un nuage de vieille poussière sortit du trou béant, manquant de peu l’étouffer. La jeune femme recula pour retrouver son souffle puis, dirigeant la lampe vers l’ouverture, vit un archaïque escalier de meunier qui descendait dans les ténèbres.

Hésitante, elle se glissa au bord de la trappe, posant les pieds sur la première marche. Quelques peurs enfantines ressurgirent dans sa mémoire, ranimées par la profonde obscurité de cette cave. D’un geste imaginaire, Délia les chassa de ses pensés et s’engagea dans l’escalier branlant.

Après quelques marches, elle atteignit un sol de terre sèche. La pièce rectangulaire baignait dans la nuit, sans rien révéler de particulier. A pas mesurés, la jeune femme avança, sa lanterne perçant avec difficulté les ombres environnantes.

Alors qu’elle avançait son pied sur une planche grinçante, l’apparition surgit à quelques centimètres de son visage. Le spectre, les traits déformés par la terreur, se jeta droit sur la brunette qui bondit en arrière en hurlant ; fort heureusement la forme la traversa sans lui faire le moindre mal. S’emmêlant les pieds, Délia chuta et vint atterrir lourdement sur son postérieur. Dans sa panique, elle avait lâché sa lampe qui heurta alors les planches pourries avant de les traverser. Le faisceau décrivit ensuite une spirale avant de tomber dans les profondeurs d’un puits dissimulé. Cela avait été moins une ! Si la silhouette n’était pas brusquement apparue devant elle, c’est la jeune femme qui serait passée au travers!

Le cœur battant à tout rompre, Délia se redressa et rejoignit à tâtons le pied du vieil escalier. Elle le gravit aussi vite qu’elle pût, se précipitant hors de la réserve pour rejoindre la relative sécurité de la pièce principale et la chaleur de l’âtre.

Une fois que les battements de son cœur eurent retrouvé un rythme plus normal, la brunette épousseta ses vêtements couverts de poussière et de terre brune puis se blottit dans son fauteuil, les mains crispées sur le tisonnier qu’elle n’avait pas lâché. Elle passa le reste de la nuit ainsi prostrée, scrutant les ombres du regard, attendant que la lumière du soleil vienne éclairer la pièce et chasser le souvenir de cet affreux cauchemar.

De longues heures défilèrent avant que les premiers rayons ne viennent caresser la pierre froide des murs. Malgré son effroi, Délia avait plusieurs fois papilloté des yeux et manqué de s’assoupir. Seule la crainte de voir apparaître d’autres spectres l’avaient maintenue éveillée.

La présence de ces apparitions autour d’elle ne s’était plus manifestée depuis son adolescence, période à laquelle elle avait décidé de se fermer à toutes ces choses que les adultes ne comprenaient pas.

Lorsque la lueur de l’aube apparut enfin, la jeune femme sortit de sa prostration et se leva. Elle passa dans la troisième pièce du rez-de-chaussée et découvrit une cuisine, tout comme elle l’espérait. S’emparant d’une cafetière cabossée, elle la passa sous l’eau pour la dépoussiérer avant de la remplir et de la mettre à chauffer sur la vieille cuisinière trônant dans la pièce. Trouvant une boite en fer blanc étiquetée — Café , elle en souleva le couvercle pour en contrôler le contenu. L’odeur d’arabica lui chatouilla délicieusement les narines. La brunette en versa une dose généreuse dans le récipient, impatiente de chasser les dernières traces de cette éprouvante nuit.

L’amertume de la boisson sortit bientôt la jeune femme de son apathie. Elle s’étira ensuite lentement, déliant ainsi ses membres ankylosés par cette nuit de veille inconfortable. Ses étirements terminés, Délia parcourut la maison en ouvrant chaque fenêtre, renouvelant ainsi l’air qui sentait un peu le renfermé.

Au dehors, la forêt environnante s’éveillait doucement : l’épaisse futaie baignait encore dans la brume alors que le soleil s’élevait sans hâte au dessus des sommets.

Délia s’était maintenant mise à fouiller la bâtisse pour trouver des explications au phénomène qu’elle avait vécu au cours de la nuit. Après avoir passé en revue les quelques documents que lui avait laissé le notaire, elle explora chaque pièce pour y déceler un indice. La brunette se garda cependant de redescendre dans les sous-sols, préférant avant de le faire, épuiser toutes les autres options. En outre, elle ne souhaitait pas retourner dans cette cave sans un équipement adapté : une échelle pliante, une corde et un baudrier, ainsi qu’une lampe frontale qu’elle ne risquait pas de laisser échapper.

En milieu de matinée, ses investigations n’ayant pour l’heure pas porté leurs fruits, un tiraillement dans l’estomac de la brunette l’incita à les interrompre; n’ayant rien mangé depuis la veille, la faim commençait à lui tenailler le ventre. Elle cessa donc ses recherches pour trouver de quoi se sustenter. Malheureusement, les maigres provisions de l’ancienne propriétaire ne lui avaient pas survécu ; les rares denrées que la jeune femme découvrit étaient toutes périmées voir avariées. Aussi cette dernière se décida-t-elle à redescendre jusqu’au village pour faire quelques achats. Elle en profiterait par la même occasion pour retourner voir le notaire et lui demander de plus amples informations.

Dès qu’il sut que Délia était dans sa salle d’attente, le notaire la fit entrer dans son bureau toutes affaires cessantes.

  • Laissez-moi deviner : vous refusez les titres de propriété du domaine et vous êtes venue pour faire le nécessaire… Soupira-t-il.
  • Pas du tout. J’aimerais en fait en savoir plus sur son histoire.

Le jeune homme écarquilla les yeux de surprise.

  • C’est vrai ? Vous ne comptez pas repartir ?
  • Puisque je viens de vous le dire !
  • Ah mais c’est formidable ! J’ai cru qu’encore une fois, j’allais me retrouver avec la propriété sur les bras… de précédents héritiers sont venus puis repartis tout aussi vite…
  • Vraiment ? Je croyais être l’unique héritière ?
  • La seule n’ayant pas encore été contactée, pour tout vous dire… les autres ont tous refusé l’héritage…
  • Et pour quelle raison ?
  • Ils n’ont pas jugé utile de m’en informer. Mais avec la peur que j’ai pu percevoir dans leurs regards quand ils revenaient, je suppose que la propriété est hantée ou quelque chose du genre…
  • C’est fréquent dans votre profession, ce type de réaction ?
  • Plus fréquent que vous pouvez l’imaginer. Mais en quoi puis-je vous être utile, alors ?

La jolie brune sortit le carnet en cuir de sa besace et le tendit au notaire.

  • J’ai besoin d’en savoir plus sur l’histoire de la vieille maison. Je pense que les informations contenues dans ce carnet pourront être utiles.

Le notaire saisit le volume et commença à l’examiner.

  • Vous voulez connaître sa valeur marchande ?
  • Non, pas du tout. Je crois qu’il y a des initiales ou un genre de blason imprimé dans le cuir de la couverture.
  • Oui, je vois ça.

Les jeunes gens passèrent une bonne partie de la matinée à faire des recherches sur les propriétaires successifs du domaine avant de trouver quelque chose. Une historienne s’était intéressée il y avait quelques années à certaines propriétés du village et notamment à celle-ci.

Au dix-huitième siècle, elle avait appartenu au marquis de Franceval, l’un des derniers nobles ayant vécu dans le secteur. Un destin tragique lui avait été épargné, cependant le domaine n’avait pas eu la même chance, subissant de multiples pillages durant la Révolution.

Dans la biographie succincte de l’homme, il était fait mention d’une fille, Adélaïde, disparue subitement l’année de ses dix-neuf ans. Visiblement, le marquis ne s’était pas remis de cet événement. Il avait succombé à une crise d’apoplexie foudroyante à l’automne de la même année.

Par la suite, le domaine était revenu à sa veuve jusqu’à ce que les horreurs de la Révolution l’emportent dans ses tourments. La propriété principale avait été incendiée à cette période et jamais vraiment restaurée par la suite, les héritiers potentiels n’ayant pas eu les moyens financiers pour le faire.

Lorsque Délia prit connaissance de la disparition d’Adélaïde, les choses se firent soudain plus claires. Elle remercia le notaire, récupéra le journal puis prit congé, non sans que le jeune homme lui eut arraché la promesse de prendre un café en sa compagnie. Il souhaitait savoir quelle était l’énigme entourant le domaine qui avait finalement pu retenir la jeune femme.

Légèrement à contrecœur, cette dernière céda ; finalement, l’intérêt que lui portait ce garçon ne lui déplaisait pas. Elle fit ensuite quelques emplettes en ville avant de regagner sa propriété, prête à percer le mystère de la nuit précédente.

Lorsque les ombres commencèrent à prendre possession de la demeure, Délia s’équipa : elle passa le baudrier et ajusta la frontale sur sa tête. Fin prête, elle se dirigea vers la resserre et sa trappe dissimulée.

Allumant sa lampe, la brunette souleva le battant en bois avant de s’engager sur l’escalier branlant. Parvenue au pied de celui-ci, elle braqua le faisceau lumineux de sa frontale vers le puits autour duquel elle avait installé trépied et cordes. Elle arrima son baudrier à l’une d’elles, en testa la solidité puis se lança au dessus de la bouche de ténèbres. Restant un instant suspendue dans le vide, elle déclencha bientôt le mécanisme qui lui permettrait de descendre.

Sa plongée dans l’obscurité dura de longues minutes, attestant la profondeur vertigineuse du puits. Enfin, ses bottes entrèrent bientôt en contact avec un sol légèrement vaseux mais stable. La jeune femme laissa encore filer un peu de corde pour se donner de l’aisance dans ses mouvements avant de commencer à explorer la cavité.

Le puits circulaire faisait environ deux mètres cinquante de diamètre et ses murs comportaient encore quelques vestiges de supports en bois. La pierre rugueuse des parois était par endroits usée et couverte de mousse.

Un craquement sous le pied de la jeune femme l’incita à baisser le regard. Là, dans le fond fangeux de ce puits oublié, à demi pris dans la glaise, Délia découvrit l’orbite vide d’un crane qui la regardait. Un cri d’effroi lui échappa, venant rebondir contre les parois du boyau obscur.

Le cœur battant, elle fit plusieurs pas de coté, s’assurant ainsi qu’elle n’écrasait pas sans le vouloir d’autres os. Les mouvements erratiques du faisceau de sa lampe mirent plusieurs fois en lumière cinq légers sillons dans la rocaille, à proximité directe de ce qu’il restait de la main du défunt. Déduisant facilement l’origine de ces marques, la brunette horrifiée, hoqueta. L’air lui manquait soudain; elle ne pouvait rester plus longtemps dans cette tombe.

D’une main tremblante, Délia s’empara de la corde puis enclencha le mécanisme qui lui permettrait de se hisser hors du puits. Lentement, elle commença à s’élever, ses bottes se libérant de la couche de glaise produisant un écœurant bruit de succion. La jeune femme s’aidant de ses pieds, prit appui sur la pierre pour faciliter sa remontée.

A mi-chemin du sommet, la lumière de sa frontale accrocha un éclat brillant. La demoiselle interrompit son ascension pour examiner son origine et découvrit une chaîne brisée ornée de son pendentif suspendue aux restes d’une poutre. Elle se saisit alors du bijou puis reprit son escalade, impatiente d’atteindre l’extrémité du goulet et de retrouver un air plus respirable.

Une fois parvenue au sommet, Délia se débarrassa de son baudrier et grimpa rapidement l’antique escalier avant de refermer la trappe, frissonnante. Sa macabre découverte l’avait transie jusqu’à la moelle. Elle passa par conséquent dans la pièce principale, raviva le feu avant d’aller chercher un plaid ainsi qu’un oreiller à l’étage puis se blottit dans le fauteuil au coin de la cheminée.

Une fois bien installée et goûtant la réconfortante chaleur de l’âtre, la jolie brune fit jouer dans la clarté automnale de la flambée le pendentif qu’elle avait découvert. Elle étudia un moment le bijou avant de sentir la fatigue l’emporter ; l’intensité des événements de ces deux derniers jours l’avait épuisée. Aussi s’endormit-elle bien vite, ses pensés se mêlant aux songes naissants dans son esprit.

Alors que le jour se levait paisiblement, un coup frappé à la porte de la demeure la tira du sommeil que rien n’était venu troubler.

Repoussant le plaid qui la couvrait, la jeune femme s’étira et jeta un rapide coup d’oeil à son apparence dans le reflet d’une vitre ; bien que peu sociable, Délia ne s’autorisait pas à laisser quelqu’un d’extérieur la surprendre au saut du lit, le visage encore chiffonné par la fatigue. Fort heureusement, cette nuit tranquille lui avait permis de retrouver un peu de sa fraîcheur.

En deux pas, la jolie brune fut sur le seuil et ouvrit le battant. Elle découvrit alors face à elle le notaire tenant dans une main un sachet dégageant une délicieuse odeur de viennoiseries. Surpris par la soudaine apparition de la demoiselle et alors qu’il allait frapper de nouveau, ce dernier laissa retomber son bras, un sourire légèrement niais collé sur le visage.

  • B… Bonjour, bafouilla-t-il. Je vous ai apporté quelques douceurs pour accompagner le café.

Délia s’effaça pour inviter le jeune homme à entrer, lui indiquant d’un geste léger la table massive occupant le centre de la pièce.

  • Bonjour, monsieur ; dit-elle d’une voix douce.
  • Loïc… Appelez-moi Loïc.

Une ébauche de sourire sur le visage de la jolie brune conforta le jeune homme dans son attitude.

Les deux jeunes gens s’attablèrent après que cette dernière soit allée leur préparer du café. Ils ne discutèrent dans un premier temps de rien de précis puis, les banalités épuisées, ils revinrent bien vite sur les recherches de la jeune femme. Celle-ci lui confia avoir trouvé des restes humains dans le puits dissimulé sous la maison et lui tendit le médaillon, le sortant d’une poche de son jean.

Le bijou fascina totalement le jeune homme ; il l’étudia sous toutes les coutures, le tournant et le retournant dans sa main, laissant la lumière jouer sur sa surface. En voulant le débarrasser de quelques traces d’oxydation, il enclencha par mégarde un mécanisme dissimulé qui fit pivoter le dos du pendentif. A l’intérieur, les jeunes gens découvrirent une petite estampe pâlichonne accompagnée d’une mèche de cheveux bruns. Sous le petit portrait représentant une belle jeune femme était tracé en douces arabesques un prénom : — Ophélie .

  • C’est étrange… sous une certaine lumière, ce portait vous ressemble de façon troublante, mademoiselle. Dit Loïc.
  • Appelez-moi donc Délia.

Elle baissa ensuite la tête, songeuse, puis reprit :

  • En effet. Mais je n’ai, à ma connaissance, aucune Ophélie dans mon arbre généalogique.
  • Alors je sais où nous devrions nous rendre pour savoir qui elle était.

Le notaire mentionna alors qu’un département d’archives avait été adjoint à la bibliothèque de la ville voisine. De très nombreux documents et registres y avaient été transférés pour conservation. C’est grâce à ce lieu qu’avait progressé l’historienne amatrice dont ils avaient parcouru les conclusions concernant le domaine.

D’un commun accord, ils décidèrent de s’y rendre pour poursuivre leurs recherches.

  • Dès que nous aurons découvert le fin mot de l’histoire, je ferai correctement mettre en terre les ossements que j’ai trouvé cette nuit.
  • Et ensuite ? Tu repartiras ? Demanda Loïc

Délia resta un instant sans répondre, consciente du fait que le jeune homme attendait visiblement beaucoup de ce qu’elle allait dire. Son passage du vouvoiement au tutoiement en disait long.

  • Je ne sais pas encore…mais je ne crois pas que je partirai, non. Je me sens bien, ici ; acheva-t-elle.

Sur ces mots, elle détourna le regard pour ne pas laisser voir le trouble qui l’envahissait. La jolie brune n’avait jamais vraiment connu de lieu ni de personne à qui elle s’était attachée. Pourtant, cette maison isolée, environnée de nature et ce jeune homme semblant si ordinaire l’avaient conquise en quelques jours à peine. Elle se voyait maintenant assez facilement installée ici, à couler des jours paisibles aux côtés de Loïc.

Secouant la tête pour échapper à ses rêveries, la jeune femme se leva pour rassembler ses affaires et se redonner une contenance. Pendant ce temps, le notaire, lui aussi plongé dans ses pensés, avait terminé son café.

  • Allons-y ! S’exclama Délia une fois ses préparatifs terminés.

Loïc bondit alors sur ses pieds et lui tint galamment la porte pendant qu’elle sortait. La brunette fit mine de ne rien remarquer mais une ébauche de sourire passa sur ses lèvres. Décidément, le notaire s’était lui aussi très vite attaché à elle.

Bien qu’ils ne firent qu’échanger quelques banalités durant le trajet, plusieurs petites attentions trahirent encore les sentiments du jeune homme. Et plus ces petits détails et ces légères maladresses sautaient aux yeux de la jolie brune, plus elle se sentait séduite.

Après plusieurs heures de recherche et l’aide d’une archiviste, les jeunes gens avaient finalement réussi à reconstituer une grande partie du puzzle que constituait l’histoire du domaine. L’époque qui les intéressait s’était fixée sur la période prérévolutionnaire de la région. Et grâce à l’ingéniosité de plusieurs personnages ayant permis la conservation de documents à travers le temps, Délia et le notaire avaient finalement eu entre les mains les minutes de la confession de la marquise de Franceval.

— Le vingt-deux Frimaire an I

Les ci-devant citoyens Varmons et Caboulet, juges de la Révolution ont reçu ce jour les aveux de la citoyenne Jeanne Frocet, dite marquise de Franceval.

La citoyenne a confessé s’être emparée du domaine Franval, propriété inaliénable du Peuple de France, par le biais de fourberie et d’assassinat.

Elle écarta de la succession du domaine sa bru, la défunte citoyenne Adélaïde Nioret, fille d’Alexandre Nioret, marquis de Franceval, en la poussant dans un vieux puisard présent sur la propriété et l’y laissa agoniser.

La citoyenne Frocet avoue aussi avoir empoisonné son époux, le susnommé Alexandre Nioret, pour garantir sa tranquillité !

Devant les chefs d’accusation retenus de complot contre le peuple et d’assassinat, la citoyenne a reconnu les faits et la cour l’a déclarée coupable.

Son châtiment sera donc la hache du bourreau.

Attestation de justice contre-signée par toutes les parties.

Le Peuple triomphera de la royauté ! Mort aux traîtres à la Nation ! 

La lecture du document avait secoué les jeunes gens. Mais peut-être plus encore, la découverte suivante, celle de l’identité de la fameuse — Ophélie  du médaillon et de son lien avec Délia.

Grâce à un logiciel de recherches généalogiques et de nombreux actes de naissances et de décès numérisés, ils avaient pu déterminer qui était Ophélie.

Cette mystérieuse jeune femme n’était autre que la mère d’Adélaïde de Franceval, morte en couches après la mise au monde de cette dernière. Sa lignée remontait d’ailleurs très loin dans le temps, jusqu’à la sœur cadette d’Ida, la jeune paysanne qu’avait vue la petite marquise dans ses rêves.

Ainsi, Délia et Loïc purent remonter l’histoire du domaine mais également celui de la famille de la jolie brune !

Car cette dernière était bien une lointaine héritière issue de cette lignée : la mère de la jeune femme, disparue dans un tragique accident peu après la naissance de celle-ci, descendait d’une première fille d’Ophélie, fille non reconnue car née hors mariage, avant qu’Alexandre de Franceval l’épouse. Le marquis, plus âgé qu’elle d’une décennie, n’avait visiblement rien pu faire pour ce premier enfant, bien qu’ayant épousé la mère par amour et non par obligation.

Du fait de ce malheureux événement, Ophélie avait visiblement gardé une certaine fragilité de constitution et sa première enfant, prénommée Diane, avait vécu une vie de misère.

Tous les enfants issus de cette lignée bâtarde avaient porté en eux une forme de malédiction… peu avaient survécu très longtemps, à tel point que l’existence de Délia semblait même un miracle.

Toutes ces découvertes avaient assommé la jeune femme qui demanda gentiment à Loïc de la raccompagner. Saluant l’archiviste, les jeunes gens quittèrent la bibliothèque et regagnèrent la bâtisse. Le soir venu, elle ne le poussa pourtant pas dehors.

Au contraire, elle lui demanda s’il voulait bien l’aider à sortir du puits les restes de son arrière arrière arrière grand tante, ne pouvant se résoudre à la laisser croupir un instant de plus dans ce sinistre caveau. Le jeune homme s’exécuta de bonnes grâces, trop heureux de pouvoir rester un peu plus avec celle qui lui faisait bondir le cœur.

Ils passèrent ainsi une grande partie de la nuit à extraire les ossements de leur gangue de vase pour les déposer dans une caisse faisant office de cercueil de fortune.

Lorsque cette tâche fut achevée, ils étaient épuisés. Ils s’installèrent alors dans un vieux divan qu’ils avaient tiré au pied de l’âtre et se blottirent l’un contre l’autre tout naturellement.

Au matin, Délia se souvint que les conduites d’eau de la demeure devait être changées et qu’il n’y avait donc aucune salle d’eau utilisable pour leur permettre de se laver. Loïc proposa alors qu’ils aillent utiliser la douche de son appartement, ce que la jeune femme accepta spontanément.

Ce n’était plus des amis que le domaine vit revenir le soir suivant mais deux amants. En effet, une chose en entraînant une autre, la douche individuelle s’était incidemment transformée en douche partagée. Loïc avait embrassé la jolie brune presque aussitôt qu’il l’avait vue sortir de la salle de bain et cette dernière, loin de le repousser, l’avait accompagné sous le jet d’eau bienfaisant.

Une fois tous deux débarrassés de la croûte de terre et de poussière qui les recouvrait, les deux amants avaient entrepris une découverte plus audacieuse de leurs corps nus, ce qui les avait menés au lit.

Dans l’intervalle de cette journée rythmée par la sensualité et la passion, ils avaient tout de même trouvé le temps de s’organiser avec un service de pompes funèbres pour préparer l’inhumation des restes d’Adélaïde

En début de soirée, ils rentrèrent finalement au domaine afin d’achever les préparatifs pour cette cérémonie ainsi que pour permettre au notaire d’apporter quelques affaires. En effet, ce dernier avait décidé de venir s’installer avec la jolie brune. Il s’avérait qu’en plus d’être un notaire très compétent, un amant plus qu’honorable et un jeune homme prévenant, il était également doué de ses mains.

Délia voyait donc les jours qui s’annonçaient sous une bonne augure. Elle qui n’avait connu que l’errance jusqu’à présent, avait maintenant trouvé un foyer, une famille et un homme aimant. Le soleil brillait sur son avenir et celui du domaine Franval. Pour un peu, on aurait entendu rire les habitants passés de la maison.

Et, à bien y regarder, certains soirs, on pouvait surprendre le spectre de plusieurs femmes souriantes à l’orée de la forêt, le regard tourné vers la bâtisse éclairée.

Catégorie : Essais | Commenter
décembre 13

Double

Par une brumeuse nuit de nébuleuse mémoire
Alors qu’appesanti par une longue veille
Lassé de ne pouvoir esquisser mes merveilles
Soudain je m’assoupis sur mon vieil écritoire

Une clarté lunaire venue d’on ne sait où
M’extrait de ma torpeur, attirant mon regard
Vers un mur délavé et le pâle miroir
Où flottait le reflet de mon propre dégoût.

L’évanescent panneau tout de verre fumé
Brillait tel un soleil dans cette pièce ténébreuse.
L’image rayonnait sur l’âme fuligineuse
De ce triste accessoire emprunt de vanité.

Ah, l’étrange tableau qui se dessinait là!
Au milieu du néant, une table dressée.
Un être mystérieux à chaque extrémité
Étudiant le plateau d’un échiquier de bois.

D’un geste négligeant chacun déplace une pièce
Qui donne en s’animant une fugace vision,
Un écho surgissant de mon être profond
Ranimant avec lui désire, douleur ou liesse.

Devant mon corps transi, ces deux êtres s’affrontent
L’un de pure lumière, l’autre d’obscurité.
Mais entre ces deux anges, nul mot échangé
Juste cette tension, plus rien d’autre ne compte.

« Mais quel est donc l’enjeu de cette partie funeste?
Pourquoi donner à voir à un homme brisé
L’horrible pantomime que joue la Destinée
Et le sinistre jeu que disputent les Célestes? »

Ainsi, dans ce silence, éclata mon mépris
Pour cet éloge des dupes qui se voient dirigés.
La réponse vint bien vite, cruelle, méritée
Comme une gifle infligée à mon orgueil meurtri.

De l’ombre environnante surgit une voyageuse,
Une entité ancienne sur laquelle rien n’a prise.
Dans un soupir, elle dit, sans une once de surprise:
« C’est ton âme qu’ils jouent, petite flamme ombrageuse. »

Sur la surface lisse, deux anges se faisaient face,
Dévidant devant moi le fil de l’existence.
Lors d’un ultime instant, prêts à rendre sentence
Le temps les emporta sans laisser une trace.

Alors la réflexion de mon regard changea:
Un œil devint blanc, l’autre de noir s’orna.
Les paroles de l’oracle me saisirent d’effroi
Et le sens secret de cette scène me frappa.

« Deux loup sommeillent en nous, l’un lumineux, l’autre sombre.
Qui l’emporte sur l’autre? Celui que l’on nourrit. »
Sagesse amérindienne.

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novembre 28

Le secret

Toi qui vient dans mes songes, que tendrement j’enlace, mêlant nos souffles chauds et nos douces pensés

Où donc disparais-tu quand le jour est levé? Pourquoi me laisse-tu sans lumière, sombre, vide?

J’aimerais tant avec toi vivre plus que cela, que ces étreintes en rêves, ces éphémères instants.

Ne peux-tu point rester ? Suis-je si mauvais amant? Ou bien un triste sort te tient-il enchaînée?

Chaque fois que disparaît ton apaisante présence, mon cœur manque un battement, un peu plus se fissure.

Je m’éveille en sursaut, loin du rêve chassé et laisse sur mes joues pâles tant de larmes couler.

Alors, l’œil rougis, je te recherche en vain.

Dans l’ombre d’un regard, dans le pli d’une main, chaque minute qui passe je crois te découvrir.

Mais les belles demoiselles qui me rendent sourires pâtissent de ton ombre, ne tiennent comparaison.

Prisonnier de tes yeux, de ta subtile fragrance, mon cœur blessé, aveugle, sourdement les rejette.

Et dans ma solitude, dans cette douleur secrète, mon être dépérit, je m’annihile lentement.

C’est le manque! Cette tendresse que je ne puis donner tourne à me rendre fou, brouille mes jugements.

Mon âme hurle en silence tout ce qu’elle ne peut dire, contrainte de rêver à une douce existence.

Je vis écartelé, drapé dans ma souffrance, mes souhaits se disloquant contre la réalité.

novembre 27

Cyphos

Un matin blanc de brume me tire de la nuit pâle.
Une soirée entre amis, tout était bel et bon,
Une creuse insomnie où l’esprit se morfond
Et voici que j’échoue sur ce rivage sale

Sur cette plage cendreuse où rien ne croîtra plus.
Le cimetière de mon âme, creuset de mes souffrances
Là où telle une épave s’éventre l’espérance;
Cet affreux roc où gisent mes rêves, dissolus.

Je vivais pour l’amour, des êtres, de la beauté
Chantant joie et louanges, tendresse et volupté.
Fuyant les trahisons, les complots, les cabales,
Je ne souhaitais que songes, douceur et idéal.

La vie semblait si belle et le monde lumineux
Lorsqu’un simple regard, soudain, vint tout changer.
Quelques mots merveilleux timidement échangés
Et d’un battement de cils, d’un geste devint envieux.

Dans la secrète alcôve d’un cœur empoisonné
Mille désirs prirent forme, phantasmes inassouvis
Je n’envisageait plus que d’avoir dans mon lit
Son être, langoureux, pour mieux la posséder.

Mal, douleur, cruauté que cet ersatz d’amour
Tuant le baladin et ses douces manières.
Le stupre, la luxure avilissant mes airs
Eurent tôt fait de me voir ivre et reniant le jour.

Dans les replis masqués de mon être s’implantèrent
Le poison, noir orgueil et toutes ses chimères.
Combien âpre fût la lutte pour m’en libérer!
Aujourd’hui germent encore ses fruits…Oh vanité.

Seul, sur ce rocher où se meurent tant d’instants,
Je panse les sombres traces révélant ce passé.
Et lorsque parfois, une flamme vient m’éclairer
Je quémande une étreinte pour fuir mes tourments.

Mais que peut faire une flamme contre tous mes ténèbres
Et tant d’éclats épars d’une vieille âme brisée ?
Pour survivre, elles ne peuvent qu’encore m’abandonner
Me laissant, moribond sur cette plage funèbre.

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juillet 18

Sur le fil

Petit acrobate sur ton fil affûté
Qu’est-ce qui te retient de vouloir sauter?
La nécessité de ne pas faire souffrir, ni culpabiliser
Quand la seule raison est que je ne peux plus encaisser.

Petit acrobate, quelle importance ?
Ne peux-tu être égoïste même dans la souffrance?
Il faut croire que non, même poussé jusque là
Même poussé à bout, je n’y arrive pas.

Petit acrobate, vient donc nous rejoindre
Au fond de ce gouffre plus rien n’est à craindre.
Ah vraiment ? Mais quelle garantie?
Qui me dit que ce cycle s’arrêtera ici?

Petit acrobate, tu veux donc souffrir?
Alors que ton souhait est d’enfin mourir.
Survivre ou mourir, est-ce vraiment un choix?
Je n’ai plus rien à perdre mais la Mort ne me veut pas.

Petit acrobate, cesse de penser.
Tout ce que tu as à faire, c’est laisser tomber.
Même au bord du gouffre me retiennent mes liens.
Je n’ai plus d’espoir mais on me maintient.

Petit acrobate, veux tu bien céder?
N’entends-tu donc pas ton heure sonner?
Je n’entends plus rien que mes propres sanglots
Qui noient mon esprit et brouillent mes mots.

juin 16

Châtiment

Sous la voûte céleste encombrée de nuages
Un frêle îlot de songes est venu s’échouer.
Coincé entre deux mondes, nul ne peut le trouver,
Nul ne peut atteindre son étrange rivage.

Pris dans un sombre rêve, enchaîné au réel,
Sur cette île inconnue un corps geint et s’agite;
L’esprit fragmenté en une spirale de mythes,
De mystérieux signes marquant sa chair mortelle.

De son regard voilé s’écoule une noire humeur
Se mêlant au déluge inondant cet éther.
Elle ruisselle au pied d’une germe d’Enfer
Laissant s’épanouir de méphitiques fleurs.

Les profondes racines de cette plante infernale
Enserrent avec force les pieds de ce gisant.
Elles plongent en son sein, toujours se nourrissant
De sa moindre souffrance, alimentant son mal.

Rêverait-il d’espoir, d’envol, d’évasion
Qu’aussitôt l’avide ronce lui instillerait
L’essence de son malheur, le ténébreux secret
Qui dévore son âme, consume ses illusions.

En un cruel chœur de sinistres murmures,
D’avides apparitions viennent le menacer:

« N’as-tu donc pas compris? Seul, de tous oublié,
Dans cette île prison, nourrissant tes blessures,
Loin des mondes, loin du temps, toujours tu resteras.

C’est la seule récompense que ta vie laissera,
Cette odieuse agonie, toi qui t’es cru si pur,
On te l’infligera pour l’Éternité. »

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juin 11

Manque

Il y a si longtemps que la Nef est partie,
Ce navire t’emportant vers cet autre pays.
Mon étoile, ma lumière, le poids de ton absence
Me fait courber l’échine et me déchire les sens.

Dans ma demeure de pierre, l’âtre toujours brûlant
Ne réchauffe plus mon cœur, le froid me vrille le sang.
Privé de ta présence, de ta douce énergie,
Le Temps dévore mon corps, laisse mon esprit transi.

Tout le jour, je geins, je t’appelle près de moi !
Je pleure,je désespère et mes sanglots me noient.
Mon tourment ne s’apaise que lorsque vient la nuit
Où je plonge vers le rêve loin de mon infamie.

D’une pensé je t’évoque, te trouve au creux d’un songe,
T’enlace pour chasser la douleur qui me ronge,
Retrouver ta chaleur, ton souffle élyséen
Et goutter à tes lèvres ton envoûtant parfum.

Mais quand j’ouvre les yeux, que vois-je ? Ce n’est pas toi !
Ce n’est qu’une inconnue qui m’a offert ses bras.
Elle ne peut savoir, l’inconsciente ingénue
Que m’ouvrir sa couche, c’est son trépas venu !

Ses langoureuses caresses n’attisent que ma faim,
Cet étrange appétit que ta présence éteint.
Je t’en prie, ma lumière, ne te sens pas trahie !
Elle n’est qu’une agape, doucereuse comme un fruit.

Pour ne jamais heurter ta nature délicate,
Cette bête assoiffée soumise aux lois d’Hécate
Refuse d’infliger une once de souffrance
La proie disparaîtra bien vite et en silence.

Au matin s’estompera cette nuit écarlate,
A mesure que du ciel les feux enfin éclatent,
Seule mon âme obscure demeurera entachée.
Belle dame, de toute souillure tu sera préservée.

Dès lors je retrouverai l’agonie de mes jours
Souffrant sans rien en dire, j’attendrai ton retour.

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